Rencontre avec l'artiste tunisien Soulaimen Aboubacar : de la lumière urbaine à la voie du transhumanisme
Peintre au regard acéré sur les mutations de notre époque, l'artiste tunisien Soulaimen Aboubacar explore les frontières entre l'art, la technologie et la condition humaine. Repéré dès l'adolescence, il n'a cessé de faire évoluer son univers : des paysages urbains nocturnes aux visages traversés par la ville, jusqu'à sa première exposition personnelle, « La Voie du transhumanisme », présentée à Novossibirsk en 2024.
Planète Afrique est allé à sa rencontre pour décrypter les lumières, les symboles et les visages qui peuplent ses toiles.
1. Les racines et la transmission
Planète Afrique : Votre talent a été reconnu très tôt : à 14 ans, l'une de vos œuvres figurait sur un timbre tunisien. On dit aussi que ce don vous vient de votre père. De cet héritage et de ce premier succès, qu'est-ce qui vous accompagne encore aujourd'hui ?
Soulaimen Aboubacar : Cette première reconnaissance de mon talent m'a permis de comprendre très tôt que l'art pouvait être un moyen d'exprimer ma voix, ma sensibilité et ma manière singulière de percevoir le monde. J'y ai trouvé un instrument d'expression, presque une extension de moi-même.
Ce succès précoce m'a donné la motivation nécessaire pour entreprendre ce parcours, approfondir ma recherche personnelle, développer mon talent et repousser progressivement mes propres limites.
Je ne peux évidemment pas dissocier cette évolution de mon environnement familial. Ayant grandi dans une famille où mes deux parents pratiquaient l'art, j'ai bénéficié d'un espace de liberté dans lequel je pouvais expérimenter, explorer mes centres d'intérêt et chercher ma propre voie sans craindre le jugement. Cet environnement m'a permis de rester fidèle à moi-même et de développer ma sensibilité de manière naturelle.
2. Des paysages aux paysages-visages

Planète Afrique : Depuis 2021, votre peinture a glissé du paysage urbain vers ce que l'on pourrait appeler le « paysage-visage » : la ville n'est plus un décor, elle habite les visages. Comment ce basculement s'est-il produit ?
Soulaimen Aboubacar : Mon intérêt pour la ville trouve d'abord ses racines dans mon amour pour la science-fiction, le progrès et l'évolution. J'ai toujours été fasciné par la capacité de l'humanité à avancer grâce à la connaissance et à l'interconnexion. Plus les individus sont capables de se connecter, de partager et de collaborer, plus ils peuvent faire évoluer leur environnement. À mes yeux, la ville constitue précisément l'une des manifestations les plus visibles de cette dynamique : un réseau lumineux de connexions humaines.
Au fil de mes expérimentations picturales, j'ai commencé à percevoir la ville autrement. Je ne la voyais plus uniquement comme une construction architecturale, mais comme une entité possédant sa propre personnalité, sa propre atmosphère et, d'une certaine manière, sa propre identité. Elle est façonnée par les liens entre ceux qui l'habitent, tout en portant les traces de leur histoire collective.
J'ai alors commencé à établir un parallèle entre la ville et le visage humain. Un paysage urbain peut révéler beaucoup de choses sur ses habitants : leur histoire, leur mode de vie, leurs aspirations et même leurs émotions. De la même manière, un portrait peut devenir le reflet d'un environnement tout entier.
C'est ainsi que la ville a progressivement cessé d'être un simple décor dans mon travail pour devenir une composante de l'identité humaine elle-même. À travers ces paysages-visages, je cherche à exprimer cette relation réciproque entre l'individu et le monde qu'il contribue à construire, un monde qui, en retour, le façonne.
3. Lumière, technologie et métropole

Planète Afrique : Vous dites avoir observé de près l'interaction entre la lumière et la technologie, la ville symbolisant nos progrès et notre interconnexion. Je cite :
« As an artist, I have closely observed the interplay of light and technology, recognizing the city as a symbol of our technological advances and interconnectedness. »
Comment peint-on cette lumière artificielle ? Dans vos toiles, les fenêtres des tours deviennent des tirets et des points blancs, presque une écriture.
Soulaimen Aboubacar : Pour moi, chaque point lumineux représente une forme de vie, une présence humaine, une existence qui se poursuit quelque part dans le réseau urbain. Derrière chaque fenêtre, il y a potentiellement une personne qui traverse sa propre expérience, avec son histoire, ses préoccupations et ses aspirations.
Je perçois la ville comme un réseau de vies interconnectées, dont la lumière constitue une manifestation visible. Plus les points lumineux se multiplient dans une composition, plus j'ai le sentiment que la scène est habitée, que la vie y circule et que les connexions s'y intensifient.
Cette lumière devient ainsi un langage pictural. Elle ne sert pas uniquement à représenter l'éclairage artificiel ou à restituer l'apparence d'une métropole nocturne. Elle me permet d'évoquer la densité de la présence humaine et l'énergie collective qui anime la ville.
J'y vois également une expression du progrès : notre capacité à construire, à nous connecter et à transformer notre environnement. La lumière relie alors plusieurs dimensions de mon travail, de la matérialité de la ville à la dimension humaine qui lui donne son sens.
4. Cybernétique et transhumanisme

Planète Afrique : Bionique, océan numérique, cybernétique : ces thèmes vous ont mené à « La Voie du transhumanisme », à la galerie Art Yel. Peignez-vous un futur où la chair et la machine fusionnent, ou déjà notre présent, face aux écrans et aux réseaux ?
Soulaimen Aboubacar : C'est une question essentielle, car même lorsque mes peintures semblent explorer le futur, elles prennent en réalité leur source dans le présent. Elles sont le reflet de ma propre réalité et de mon observation des transformations qui traversent notre époque.
Mon intention n'est pas de porter un jugement sur ces transformations, ni de défendre une vision nécessairement positive ou négative du progrès technologique. Je cherche plutôt à en observer l'existence, à en explorer les implications et à proposer une forme de méditation visuelle sur notre évolution.
La peinture me permet parfois d'exagérer certains phénomènes ou de recourir à la métaphore pour rendre perceptibles des réalités qui, dans la vie quotidienne, peuvent sembler ordinaires ou passer inaperçues.
C'est notamment le cas de mes portraits urbains, dans lesquels l'humain et la machine semblent coexister, tandis que la frontière entre les deux devient de plus en plus floue. Cette relation m'intéresse précisément parce qu'elle n'appartient plus seulement à la science-fiction : elle fait déjà partie de notre expérience contemporaine.
À travers cette recherche, je ne cherche pas à prédire ce que sera l'avenir, mais à rendre visible une transformation qui est déjà en cours. Mes œuvres invitent ainsi à contempler notre rapport à la technologie sans imposer de conclusion, en laissant au spectateur la liberté d'interpréter ce qu'il voit.
5. Loin de la ville

Planète Afrique : Dans « Loin de la ville », le personnage n'est plus traversé par la ville : allongé dans l'herbe, il la regarde de loin. On y lit l'aboutissement d'une quête d'équilibre. Est-ce aussi votre lecture, et vers où cette toile vous mène-t-elle ?
Soulaimen Aboubacar : Loin de la ville est pour moi une peinture qui porte une idée d'espoir et d'équilibre. J'y vois un moment de repos, mais surtout une préparation à ce qui vient ensuite : une pause avant le devenir.
La ville, visible à l'horizon, représente les rêves, les ambitions et les aspirations du personnage. Il ne s'en détourne pas définitivement. Il se trouve simplement dans un moment où il rassemble ses forces avant d'entreprendre le chemin qui le sépare de ce qu'il souhaite atteindre.
C'est pourquoi je ne considère pas cette œuvre comme une forme de détachement ou de rejet de la ville. La distance est ici provisoire et nécessaire. Elle permet au personnage de retrouver un équilibre, de prendre du recul et de se préparer à avancer.
Cette idée rejoint une réflexion plus large sur notre manière d'aborder le progrès et nos propres ambitions. Avancer ne signifie pas nécessairement être dans un mouvement permanent. Il existe aussi des moments de repos, de contemplation et de reconstruction qui rendent le mouvement possible.
Pour moi, Loin de la ville représente précisément cet intervalle : un moment où l'on n'a pas encore atteint son objectif, mais où l'on se prépare intérieurement à le poursuivre. Ce n'est pas une renonciation à l'avenir, mais une manière de s'y préparer.
Planète Afrique remercie chaleureusement Soulaimen Aboubacar d'avoir pris le temps de répondre à nos questions avec autant de sincérité et de profondeur. Son regard sur la ville, la lumière et notre rapport à la technologie nous invite à ralentir pour mieux voir le monde qui se construit autour de nous, et en nous. Après cette « pause avant le devenir », nous suivrons avec attention la suite de son chemin et ses prochaines expositions.
Pour découvrir son œuvre : soulaimenaboubacar.com · Instagram : @soulaimen_artstudio
Œuvres reproduites avec l'aimable autorisation de l'artiste. © Soulaimen Aboubacar, tous droits réservés.
À lire aussi
Ici ... Ailleurs - Accès rapides
Archives
Invitation permanente
Ong & Associations