Entretien avec Antufati Ayouba : Ma mère l'étrangère, une quête identitaire à travers un regard d'enfant
À l'occasion de la parution de son second roman « Ma mère l'étrangère » dans la prestigieuse collection « Écrire l'Afrique » aux éditions L'Harmattan, l'autrice mahoraise Antufati Ayouba revient au micro de Cheick-Anta Diop (Planète Afrique) sur la genèse de cette œuvre singulière. À travers le regard innocent d'une fillette de 9 ans, le récit explore les soubresauts politiques du Mozambique, les résonances intimes avec Mayotte, et le mystère d'une figure maternelle meurtrie par un secret indicible.
Propos recueillis par Cheick-Anta DIOP pour Planète Afrique
Cheick (Planète Afrique) : Bonjour à toutes et à tous. Bonjour Antufati. Merci d'être avec nous aujourd'hui à l'occasion de la sortie de votre roman intitulé Ma mère l'étrangère, paru aux éditions L'Harmattan. Nous accueillons Antufati qui va nous présenter l'univers de ce livre, à travers lequel nous découvrirons son parcours et son expérience à travers l'Afrique.
Antufati : Bonjour chers lecteurs. Je suis ravie d'être avec vous pour vous présenter mon second roman, Ma mère l'étrangère.
1. Le choix du regard d'une enfant de 9 ans
Cheick (Planète Afrique) : Je vous propose de plonger au cœur de votre univers à travers cinq questions qui permettront d'offrir à nos lecteurs une idée générale de la substance, de l'intensité et du décor de l'ouvrage. Votre roman raconte le passage brutal de la petite Nour à la complexité de la vie adulte lors de son expatriation. Pourquoi avoir choisi le regard et la voix d'une enfant de 9 ans pour aborder des thèmes aussi difficiles que la violence et les crises politiques ?
Antufati : Avant de vous répondre, je me permets de vous lire le début du roman, où l'on entend précisément cette voix innocente au sein d'un environnement morose.
« Chapitre 1 : De notre ancienne chambre, j'entendais un spectacle étrange et amusant. Les bruits ressemblaient à des casseroles qui dansaient toutes seules dans la nuit. C'était le concert des casseroles, la panelada. Ma mère disait que c'était la voix du peuple qui essayait d'arrêter de pleurer. Comme l'annonçaient les slogans sur les véhicules, le moment pour le peuple était venu: “O tempo chegou”, “povo no poder”.
Cet harmonieux brouhaha était la seule ambiance à laquelle nous avions droit pendant nos vacances de la Toussaint, la seule chose qui brisait le silence trop lourd. La première fois, nous avons pris des ustensiles de cuisine, mon petit frère et moi, et nous nous sommes mis à imiter le bruit. Maman a stoppé notre geste. Elle nous interdisait même de danser. Nos mouvements de bras et de hanches n'allaient pourtant pas faire de bruit. Elle nous avertissait : "Ce n'est pas un jeu, les enfants, et ça peut être très dangereux." »
Vous venez d'entendre l'incipit du roman où s'exprime la voix de cette enfant de 9 ans. On sent d'emblée un environnement hostile. Le choix de cette voix s'explique par le fait qu'elle incarne l'innocence. Qui dit innocence dit aussi méconnaissance de l'hostilité ambiante, car pour l'enfant, tout reste jeu et amusement. Cela permet d'aborder la violence tout en douceur.
Cheick (Planète Afrique) : C'est tout à fait le ressenti qu'on en a : une grande douceur doublée d'une touche d'humour et d'un imaginaire enfantin superposé à la réalité.
Antufati : Exactement. La voix de l'enfant montre qu'elle est en phase de découverte. Elle jette un regard pur, authentique et vrai sur ce qui l'entoure, nous guidant pas à pas dans l'intrigue du roman.
2. Le parallèle entre Mayotte et le Mozambique
Cheick (Planète Afrique) : Vous établissez un parallèle fort entre les crises traversées par Mayotte et la révolte qui secoue le Mozambique, un miroir renforcé par des éléments climatiques. Comment s'articule cette proximité ?
Antufati : Cette proximité se ressent d'abord sur le plan géographique, les deux territoires étant voisins. Mais elle est aussi culturelle, historique et anthropologique. Même si les régimes politiques diffèrent — le Mozambique étant indépendant tandis que Mayotte est gérée par la France —, les revendications sociales s'articulent autour de thèmes très proches. Ces peuples restent en lutte pour la dignité humaine et des droits fondamentaux, s'inscrivant dans le prolongement des mouvements d'émancipation nés dans les années 1970.
3. La cicatrice de la mère et la part de mystère
Cheick (Planète Afrique) : Le titre Ma mère l'étrangère évoque une double distance : l'expatriation géographique et l'éloignement intime face à une mère qui tait son passé. Quel message avez-vous voulu transmettre à travers la cicatrice mystérieuse que porte la mère de Nour ?
Antufati : Cette cicatrice enrichit la personnalité de la mère et stimule l'imaginaire de l'enfant, qui s'invente plusieurs scénarios pour l'expliquer. Cela montre aussi que, malgré la proximité quotidienne avec ses enfants, il existe chez cette mère une part d'intimité et d'intériorité qu'elle ne partage ni avec sa famille ni avec le monde extérieur.
Cheick (Planète Afrique) : On comprend bien qu'au-delà de la complicité filiale, cette cicatrice matérialise une barrière et un jardin secret que l'enfant ne connaîtra peut-être jamais.
Antufati : Tout à fait. Pour finir avec cette métaphore, la cicatrice renvoie au vécu et à l'expérience de la mère, révélant à la fois sa force et ses vulnérabilités.
4. Entre expérience personnelle et démarche anthropologique
Cheick (Planète Afrique) : Le communiqué de presse rappelle vos études de lettres en Normandie avant votre retour à Mayotte. Quelle est la part d'inspiration personnelle et d'observation sociologique ou anthropologique dans ce récit ?
Antufati : Il a fallu trouver un juste équilibre. L'intrigue s'inspire d'expériences personnelles et professionnelles qui ont aidé à dresser le décor. Ensuite, comme le roman est centré sur la question de l'identité, l'approche anthropologique et sociologique s'est imposée pour comprendre nos mœurs, nos gestes, nos origines et l'histoire qui façonne nos manières d'être et de penser. Ces trois dimensions se sont épousées naturellement.
Il a fallu trouver un juste équilibre. L'intrigue s'inspire d'expériences personnelles et professionnelles qui ont aidé à dresser le décor. Ensuite, comme le roman est centré sur la question de l'identité, l'approche anthropologique et sociologique s'est imposée pour comprendre nos mœurs, nos gestes, nos origines et l'histoire qui façonne nos manières d'être et de penser. Ces trois dimensions se sont épousées naturellement.
5. L'inscription dans la collection « Écrire l'Afrique »
Cheick (Planète Afrique) : Votre ouvrage s'inscrit dans la collection Écrire l'Afrique chez L'Harmattan. En quoi était-il essentiel de faire résonner la voix et la mémoire mahoraises dans le paysage littéraire africain ?
Antufati : C'était une surprise très agréable, car je ne l'avais pas planifié ainsi. C'est un honneur de rejoindre ces auteurs qui pensent et écrivent l'Afrique. Sur le plan identitaire, bien que française de nationalité, je me sens profondément reliée à la culture africaine. L'identité mahoraise prend tout son sens lorsqu'on la relie à ses racines bantoues, notamment à l'héritage Makua.
Ainsi, le terme « étrangère » prend une triple dimension : l'étrangeté de la mère pour sa fille qui n'en connaît pas tout le passé, l'expatriation dans un pays tiers, et l'étrangeté à soi-même propre à toute quête identitaire.
Cheick (Planète Afrique) : Merci beaucoup Antufati d'avoir partagé cet échange captivant. À travers le regard croisé d'une mère et de sa fille, chacun peut se projeter dans cette recherche identitaire. Chers lecteurs, nous vous invitons à découvrir Ma mère l'étrangère, disponible sur le site des éditions L'Harmattan.
Antufati : Merci beaucoup Cheick pour l'invitation et merci à Planète Afrique. Merci à vous, chers lecteurs, de nous avoir suivis. À bientôt.
Cheick (Planète Afrique) : À bientôt.
Propos recueillis par Cheick-Anta DIOP pour Planète Afrique
Cheick (Planète Afrique) : Bonjour à toutes et à tous. Bonjour Antufati. Merci d'être avec nous aujourd'hui à l'occasion de la sortie de votre roman intitulé Ma mère l'étrangère, paru aux éditions L'Harmattan. Nous accueillons Antufati qui va nous présenter l'univers de ce livre, à travers lequel nous découvrirons son parcours et son expérience à travers l'Afrique.
Antufati : Bonjour chers lecteurs. Je suis ravie d'être avec vous pour vous présenter mon second roman, Ma mère l'étrangère.
1. Le choix du regard d'une enfant de 9 ans
Cheick (Planète Afrique) : Je vous propose de plonger au cœur de votre univers à travers cinq questions qui permettront d'offrir à nos lecteurs une idée générale de la substance, de l'intensité et du décor de l'ouvrage. Votre roman raconte le passage brutal de la petite Nour à la complexité de la vie adulte lors de son expatriation. Pourquoi avoir choisi le regard et la voix d'une enfant de 9 ans pour aborder des thèmes aussi difficiles que la violence et les crises politiques ?
Antufati : Avant de vous répondre, je me permets de vous lire le début du roman, où l'on entend précisément cette voix innocente au sein d'un environnement morose.
« Chapitre 1 : De notre ancienne chambre, j'entendais un spectacle étrange et amusant. Les bruits ressemblaient à des casseroles qui dansaient toutes seules dans la nuit. C'était le concert des casseroles, la panelada. Ma mère disait que c'était la voix du peuple qui essayait d'arrêter de pleurer. Comme l'annonçaient les slogans sur les véhicules, le moment pour le peuple était venu: “O tempo chegou”, “povo no poder”.
Cet harmonieux brouhaha était la seule ambiance à laquelle nous avions droit pendant nos vacances de la Toussaint, la seule chose qui brisait le silence trop lourd. La première fois, nous avons pris des ustensiles de cuisine, mon petit frère et moi, et nous nous sommes mis à imiter le bruit. Maman a stoppé notre geste. Elle nous interdisait même de danser. Nos mouvements de bras et de hanches n'allaient pourtant pas faire de bruit. Elle nous avertissait : "Ce n'est pas un jeu, les enfants, et ça peut être très dangereux." »
Vous venez d'entendre l'incipit du roman où s'exprime la voix de cette enfant de 9 ans. On sent d'emblée un environnement hostile. Le choix de cette voix s'explique par le fait qu'elle incarne l'innocence. Qui dit innocence dit aussi méconnaissance de l'hostilité ambiante, car pour l'enfant, tout reste jeu et amusement. Cela permet d'aborder la violence tout en douceur.
Cheick (Planète Afrique) : C'est tout à fait le ressenti qu'on en a : une grande douceur doublée d'une touche d'humour et d'un imaginaire enfantin superposé à la réalité.
Antufati : Exactement. La voix de l'enfant montre qu'elle est en phase de découverte. Elle jette un regard pur, authentique et vrai sur ce qui l'entoure, nous guidant pas à pas dans l'intrigue du roman.
2. Le parallèle entre Mayotte et le Mozambique
Cheick (Planète Afrique) : Vous établissez un parallèle fort entre les crises traversées par Mayotte et la révolte qui secoue le Mozambique, un miroir renforcé par des éléments climatiques. Comment s'articule cette proximité ?
Antufati : Cette proximité se ressent d'abord sur le plan géographique, les deux territoires étant voisins. Mais elle est aussi culturelle, historique et anthropologique. Même si les régimes politiques diffèrent — le Mozambique étant indépendant tandis que Mayotte est gérée par la France —, les revendications sociales s'articulent autour de thèmes très proches. Ces peuples restent en lutte pour la dignité humaine et des droits fondamentaux, s'inscrivant dans le prolongement des mouvements d'émancipation nés dans les années 1970.
3. La cicatrice de la mère et la part de mystère
Cheick (Planète Afrique) : Le titre Ma mère l'étrangère évoque une double distance : l'expatriation géographique et l'éloignement intime face à une mère qui tait son passé. Quel message avez-vous voulu transmettre à travers la cicatrice mystérieuse que porte la mère de Nour ?
Antufati : Cette cicatrice enrichit la personnalité de la mère et stimule l'imaginaire de l'enfant, qui s'invente plusieurs scénarios pour l'expliquer. Cela montre aussi que, malgré la proximité quotidienne avec ses enfants, il existe chez cette mère une part d'intimité et d'intériorité qu'elle ne partage ni avec sa famille ni avec le monde extérieur.
Cheick (Planète Afrique) : On comprend bien qu'au-delà de la complicité filiale, cette cicatrice matérialise une barrière et un jardin secret que l'enfant ne connaîtra peut-être jamais.
Antufati : Tout à fait. Pour finir avec cette métaphore, la cicatrice renvoie au vécu et à l'expérience de la mère, révélant à la fois sa force et ses vulnérabilités.
4. Entre expérience personnelle et démarche anthropologique
Cheick (Planète Afrique) : Le communiqué de presse rappelle vos études de lettres en Normandie avant votre retour à Mayotte. Quelle est la part d'inspiration personnelle et d'observation sociologique ou anthropologique dans ce récit ?
Antufati : Il a fallu trouver un juste équilibre. L'intrigue s'inspire d'expériences personnelles et professionnelles qui ont aidé à dresser le décor. Ensuite, comme le roman est centré sur la question de l'identité, l'approche anthropologique et sociologique s'est imposée pour comprendre nos mœurs, nos gestes, nos origines et l'histoire qui façonne nos manières d'être et de penser. Ces trois dimensions se sont épousées naturellement.
Il a fallu trouver un juste équilibre. L'intrigue s'inspire d'expériences personnelles et professionnelles qui ont aidé à dresser le décor. Ensuite, comme le roman est centré sur la question de l'identité, l'approche anthropologique et sociologique s'est imposée pour comprendre nos mœurs, nos gestes, nos origines et l'histoire qui façonne nos manières d'être et de penser. Ces trois dimensions se sont épousées naturellement.
5. L'inscription dans la collection « Écrire l'Afrique »
Cheick (Planète Afrique) : Votre ouvrage s'inscrit dans la collection Écrire l'Afrique chez L'Harmattan. En quoi était-il essentiel de faire résonner la voix et la mémoire mahoraises dans le paysage littéraire africain ?
Antufati : C'était une surprise très agréable, car je ne l'avais pas planifié ainsi. C'est un honneur de rejoindre ces auteurs qui pensent et écrivent l'Afrique. Sur le plan identitaire, bien que française de nationalité, je me sens profondément reliée à la culture africaine. L'identité mahoraise prend tout son sens lorsqu'on la relie à ses racines bantoues, notamment à l'héritage Makua.
Ainsi, le terme « étrangère » prend une triple dimension : l'étrangeté de la mère pour sa fille qui n'en connaît pas tout le passé, l'expatriation dans un pays tiers, et l'étrangeté à soi-même propre à toute quête identitaire.
Cheick (Planète Afrique) : Merci beaucoup Antufati d'avoir partagé cet échange captivant. À travers le regard croisé d'une mère et de sa fille, chacun peut se projeter dans cette recherche identitaire. Chers lecteurs, nous vous invitons à découvrir Ma mère l'étrangère, disponible sur le site des éditions L'Harmattan.
Antufati : Merci beaucoup Cheick pour l'invitation et merci à Planète Afrique. Merci à vous, chers lecteurs, de nous avoir suivis. À bientôt.
Cheick (Planète Afrique) : À bientôt.
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