Togo / Conflits agro-pastoraux dans la préfecture de Zio: Les droits des femmes à l’épreuve de la transhumance
La transhumance demeure la principale cause des conflits agro-pastoraux dans plusieurs localités au Togo | Photo illustrative: DR / LaDepeche.tg Récoltes détruites, dettes qui s’accumulent, peur des représailles : dans la préfecture de Zio, les conflits liés à la transhumance révèlent les obstacles auxquels les femmes rurales se heurtent pour protéger leurs terres et défendre leurs droits.
À l’instar d’autres zones rurales au Togo, plusieurs localités de la préfecture de Zio, située à une trentaine de kilomètres de Lomé, est confrontée aux difficultés de cohabitation entre agriculteurs et éleveurs.
Si la transhumance contribue aux activités d’élevage et aux moyens de subsistance de nombreuses familles, les déplacements des troupeaux peuvent provoquer des tensions lorsqu’ils occasionnent des dégâts dans les exploitations agricoles ou que les couloirs de passage ne sont pas respectés.
Dans cette préfecture, les conséquences de ces conflits dépassent la destruction des cultures. Pour les agricultrices, les pertes compromettent les revenus du ménage, fragilisent les moyens de subsistance et soulèvent des questions de sécurité et d’accès à la réparation.
À Assomé, dans la commune de Zio 1, comme à Bolou, dans celle de Zio 2, les témoignages recueillis mettent en lumière les difficultés rencontrées par les femmes pour protéger leurs activités agricoles et faire valoir leurs droits. Ils soulignent également la nécessité de prévenir les conflits sans exposer davantage les victimes.
Des récoltes détruites, des charges qui demeurent
Agricultrice à Assomé, dame Sossi, quadragénaire, est veuve et mère de cinq enfants. Elle dépend en partie de ses activités agricoles pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans ses champs, elle cultive notamment du maïs, du manioc et du haricot, des productions essentielles à l’alimentation et aux revenus de son foyer.
Mais son activité est régulièrement menacée par l’intrusion de troupeaux dans ses parcelles en son absence. Les derniers incidents qu’elle rapporte remontent à août 2025 et à juillet 2026. En effet, des bœufs ont ravagé ses cultures sur une superficie d’environ 1 000 m². Au-delà des plants détruits, ces dégâts remettent en cause les efforts investis dans la production et fragilisent davantage les moyens de subsistance de sa famille.
Pour cette mère, les pertes ne se limitent pas à la valeur des récoltes. Elles compromettent également le remboursement des emprunts contractés pour financer les activités agricoles et la couverture des dépenses quotidiennes, notamment celles liées à la scolarité des enfants.
« Je pense à mes semences, aux dépenses engagées, dont les prêts d’argent contractés ici et là, à nos journées de travail et à l’argent que la récolte devait nous rapporter pour nos besoins, surtout pour les préparatifs de la rentrée scolaire des enfants », déplore-t-elle.
Si les plus jeunes ont finalement pu effectuer leur rentrée scolaire grâce au soutien de personnes de bonne volonté, ses deux filles aînées n’ont pas pu le faire. Faute de moyens financiers, elles sont contraintes de rester une année supplémentaire à la maison avant de pouvoir se former aux métiers manuels.
Le témoignage de dame Sossi illustre les répercussions en chaîne des conflits agro-pastoraux sur les ménages ruraux. Une récolte détruite peut compromettre non seulement les revenus d’une saison, mais aussi le remboursement des dettes, la scolarisation des enfants entre autres.
Jules Biem, agronome et assistant de projet à INADES-Formation Togo, confirme que certaines femmes financent leurs activités agricoles à crédit. Lorsque leurs cultures sont détruites, les engagements financiers demeurent, alors même que les revenus attendus ne sont plus au rendez-vous.
À Bolou, dans la commune de Zio 2, les difficultés prennent également une autre forme : celle de l’accès à l’eau. Hélène Abra Adehenou, présidente du groupement agricole Novissi, qui rassemble 22 femmes à Henonvikopé, rapporte que, lorsque l’approvisionnement en eau fait défaut dans les habitations, des troupeaux et des habitants peuvent être amenés à utiliser les mêmes points d’eau.
Cette situation soulève des préoccupations relatives aux conditions d’accès à cette ressource essentielle, à la dignité des personnes ainsi qu’aux risques sanitaires et d’hygiène auxquels les femmes et les filles peuvent être exposées. Elle met aussi en évidence les difficultés auxquelles les communautés sont confrontées lorsque l’organisation de la transhumance ne tient pas suffisamment compte des besoins des populations locales.
Eya Ganyo, membre du groupement Novissi, dénonce pour sa part le non-respect des couloirs de transhumance par certains éleveurs, qu’ils soient locaux ou venus d’ailleurs. Ces passages sont pourtant destinés à faciliter la circulation du bétail en limitant les incursions dans les champs. Selon elle, certains propriétaires laissent leurs animaux s’attaquer aux cultures vivrières alors qu’ils pourraient se nourrir de la végétation spontanée.
Obtenir réparation, un parcours semé d’obstacles
Au-delà des pertes économiques, les conflits agro-pastoraux font naître des craintes pour la sécurité des agricultrices. Les femmes agricultrices affirment redouter les réactions de certains bouviers, qui ont l’habitude d’user de la violence, losqu’on les interpelle par rapport aux destructions. Des propos qui traduisent la vulnérabilité qu’elle ressent lorsqu’elle envisage de réclamer réparation.
Au sein du groupement agricole Novissi, des femmes victimes de destructions de cultures disent également avoir perdu confiance dans les mécanismes locaux de règlement des différends. Elles mettent en cause le conseil du village, le Comité villageois de développement (CVD) et la police, qu’elles soupçonnent de partialité, voire de corruption au profit de certains propriétaires de troupeaux. Ces accusations, rapportées par les intéressées, n’ont pas été établies de manière indépendante.
À Assomé, Komlan Roger Amouzou, secrétaire général du chef du village, indique qu’une douzaine de plaintes ou de préoccupations liées aux différends entre agriculteurs et éleveurs sont signalées chaque année aux autorités villageoises.
Il reconnaît qu’aucune commission spécifiquement chargée de la transhumance n’a été mise en place dans la localité. Le conseil villageois tente néanmoins de prévenir les tensions en rappelant aux différentes parties leurs responsabilités avant le début des activités agricoles.
« À l’approche de chaque saison agricole, nous faisons une annonce pour rappeler aux agriculteurs et aux éleveurs leurs responsabilités. Pourtant, les différends liés aux dégâts causés par les troupeaux continuent d’être signalés », regrette-t-il.
Selon Komlan Roger Amouzou, le règlement des différends à Assomé passe notamment par l’évaluation des dégâts et la recherche d’un accord entre les agriculteurs et les éleveurs ou les propriétaires des animaux. L’indemnisation peut cependant se révéler difficile lorsque les responsabilités sont contestées ou qu’il est impossible d’identifier le troupeau à l’origine des dommages.
Pour les femmes, d’autres obstacles peuvent s’ajouter à ces difficultés. Jules Biem, d’INADES-Formation Togo, relève notamment la méconnaissance des procédures, les difficultés à prendre la parole dans les cadres communautaires ou le besoin d’être accompagnées pour défendre leurs dossiers. Ces obstacles ne concernent pas nécessairement toutes les agricultrices, mais ils interrogent les conditions dans lesquelles elles peuvent effectivement faire valoir leurs droits.
Sécurité et participation : des droits à prendre en compte
Les conflits agro-pastoraux ne relèvent pas uniquement de la gestion des terres et des activités économiques. Selon les circonstances, ils peuvent également mettre en jeu plusieurs droits fondamentaux, notamment le droit à la vie, à l’intégrité physique, à la sécurité, à la propriété, à l’alimentation et à un niveau de vie suffisant, ainsi que la liberté de circulation.
Dans son analyse de la problématique, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) attire l’attention sur ces droits susceptibles d’être affectés par les conflits, en particulier lorsque les dégâts matériels s’accompagnent de menaces, de violences ou de difficultés d’accès aux recours.
La participation des femmes à la prévention et au règlement des conflits constitue également un enjeu important. Ratifié par le Togo, le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, dit Protocole de Maputo, prévoit en son article 10 la participation des femmes à la promotion et au maintien de la paix.
Cette disposition souligne l’importance de leur implication dans les mécanismes de dialogue, de médiation et de résolution des différends. Les agricultrices concernées doivent pouvoir y faire entendre leurs expériences et contribuer aux décisions qui affectent directement leur sécurité, leurs activités et leurs moyens de subsistance.
La présence des femmes dans ces instances ne saurait toutefois se limiter à une représentation symbolique. Elle doit leur permettre de s’exprimer librement, de participer réellement aux décisions et de faire prendre en compte leurs préoccupations.
Des droits consacrés par les textes, mais encore difficiles à exercer
Le cadre juridique togolais comporte plusieurs dispositions susceptibles de soutenir les femmes confrontées aux conséquences des conflits agro-pastoraux.
La loi n° 2018-005 du 14 juin 2018 portant Code foncier et domanial consacre, en son article 8, le principe d’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’accès à la terre. Dans la pratique, cependant, certaines femmes continuent d’accéder aux parcelles par le prêt, la location ou l’intermédiaire de leur mari ou de leur belle-famille, sans nécessairement en détenir la propriété, selon les constats rapportés par INADES-Formation Togo.
Cette précarité foncière peut aggraver les conséquences d’une perte agricole. Lorsqu’une femme ne dispose pas d’un droit suffisamment sécurisé sur la parcelle qu’elle exploite, sa capacité à faire reconnaître son préjudice ou à défendre ses intérêts peut s’en trouver fragilisée.
L’article 19 du Protocole de Maputo porte notamment sur le droit des femmes à un développement durable et sur leur accès aux ressources productives. Les garanties relatives à l’intégrité physique, à la sécurité et à l’accès à la justice sont également pertinentes lorsque les conflits s’accompagnent de menaces ou de violences.
L’existence de ces textes ne garantit cependant pas, à elle seule, que les femmes connaissent leurs droits ou disposent des moyens nécessaires pour les exercer. Une médiation villageoise peut contribuer à trouver un accord sur l’indemnisation de cultures détruites. Elle ne doit pas pour autant empêcher une personne menacée ou victime de violences de saisir les services compétents.
La question des mécanismes de recours demeure centrale. En juillet 2025, les autorités ont annoncé la mise en service du numéro vert 8424 pour signaler les incidents liés à la transhumance. Pourtant, un interlocuteur rencontré dans le cadre de cet article a affirmé ne pas avoir pu obtenir de renseignements par ce canal.
Le mardi 20 octobre 2026, entre 11 heures et midi, notre rédaction a effectué quatre tentatives d’appel. À trois reprises, un message vocal indiquait que « le numéro n’est pas en service actuellement ». Lors de la quatrième tentative, une interlocutrice a décroché, évoquant un possible problème de réseau pour expliquer ces difficultés.
Ces constats ne permettent pas d’affirmer que la ligne est globalement hors service. Ils soulèvent toutefois des interrogations sur sa disponibilité effective et la fiabilité de son accès. Pour les populations confrontées à des incidents liés à la transhumance, l’enjeu reste de pouvoir signaler rapidement les faits et d’obtenir une réponse. Quelles solutions alternatives sont prévues lorsque le numéro vert est momentanément inaccessible ?
Par ailleurs, le Plan national de gestion de la transhumance 2026-2030, validé à la fin du mois de mars 2026, prévoit notamment une meilleure organisation des déplacements du bétail, la sécurisation des couloirs de passage et le renforcement de la prévention des conflits. L’efficacité de ces mesures dépendra de leur mise en œuvre sur le terrain, de leur suivi et de leur accessibilité aux communautés rurales, notamment aux femmes.
Pour une réponse plus inclusive
Face à ces difficultés, la CNDH préconise une approche qui associe la prévention des conflits agro-pastoraux à la protection des droits fondamentaux. Parmi ses recommandations figure l’élaboration d’une politique nationale de la transhumance, accompagnée d’un code de conduite agro-pastorale adapté au contexte togolais.
La Commission recommande également de garantir une représentation d’au moins 30 % de femmes dans les comités locaux de prévention et de règlement des conflits agro-pastoraux, notamment aux niveaux préfectoral et villageois. L’objectif est de renforcer leur participation aux mécanismes de décision et de résolution des différends qui affectent directement leurs activités et leurs moyens de subsistance.
Sur le plan foncier, la CNDH plaide pour une meilleure sécurisation de l’accès des femmes à la terre, notamment par l’accélération de la délivrance des titres fonciers aux groupements féminins. Elle préconise aussi la traduction et la vulgarisation du Code foncier et domanial dans les langues nationales afin d’en faciliter la compréhension et l’appropriation par les populations rurales.
La formation de pairs éducateurs et de parajuristes à la prévention et au règlement des conflits agro-pastoraux figure également parmi les mesures proposées. Ces acteurs pourraient contribuer à mieux informer les communautés sur leurs droits, les démarches à suivre en cas de dommages et les voies de recours disponibles.
De son côté, INADES-Formation Togo insiste sur la nécessité de combiner plusieurs actions : faire respecter les couloirs de transhumance, mieux informer les agriculteurs et les éleveurs, procéder à une évaluation équitable des dégâts et clarifier les procédures de réclamation. Les femmes doivent notamment savoir à qui s’adresser, comment documenter les dommages subis et quelles démarches entreprendre lorsque la médiation locale échoue ou que leur sécurité est menacée.
À Assomé, les annonces organisées avant les saisons agricoles montrent que des initiatives de prévention existent déjà. Mais la persistance des dégâts, les difficultés d’indemnisation rapportées et les craintes exprimées par certaines agricultrices révèlent les limites des dispositifs actuels.
Au-delà de la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs, l’enjeu est donc de garantir aux femmes des conditions leur permettant de protéger leurs activités, de demander réparation et de participer aux décisions sans craindre de représailles.
Protéger les cultures, c’est aussi protéger celles qui les cultivent. Pour que les droits reconnus aux femmes ne restent pas de simples principes inscrits dans les textes, elles doivent pouvoir signaler les préjudices subis, accéder à des mécanismes de recours crédibles et obtenir réparation dans des conditions respectueuses de leur sécurité et de leur dignité.
Ce dossier est réalisé dans le cadre du programme « Ambassadrices Genre dans les Médias », mis en œuvre par l’Association Ekina, avec l’appui du Fonds Pananetugri, dans le cadre du projet « Comprendre et défendre les droits des femmes dans les médias au Togo ».
Yvette Sossou
Source: LaDepeche.tg
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