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Les funérailles de Khamenei, théâtre d’une victoire fabriquée

Les funérailles de Khamenei, théâtre d’une victoire fabriquée


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En instrumentalisant les funérailles d’Ali Khamenei, le nouveau pouvoir iranien cherche à transformer le deuil officiel en démonstration d’unité nationale. Derrière l’exaltation patriotique, le régime projette l’image d’une République islamique résiliente, tout en poursuivant une répression sévère contre la société civile, les opposants et les voix dissidentes les plus exposées.


Une chronique de Bruno Philip


Sorti renforcé du brutal épisode des bombardements israélo-américains, le régime iranien est en train d’instrumentaliser les funérailles du « Guide » de la Révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, en une démonstration de continuité et de résilience collective. La cause est désormais entendue pour tout le monde, sauf pour Donald Trump, coincé dans sa bulle cognitive : l’Iran a émergé diplomatiquement et politiquement vainqueur de la guerre et des négociations avec les Américains.


Ce régime, qui n’est plus, de facto, théocratique, mais s’est transformé en une dictature contrôlée par un clan d’ex-« Gardiens de la révolution », profite donc de ces funérailles à grand spectacle pour démontrer l’« unité » du peuple iranien face à l’adversité et sa sortie « victorieuse » du conflit. Des centaines de milliers de personnes se sont déplacées samedi dans Téhéran pour voir le cercueil du « martyr » et ceux des membres de sa famille, tous tués le premier jour des frappes, le 28 février. Les autorités iraniennes annoncent que plus d’une dizaine de millions de personnes devraient assister à cet événement, qui va durer six jours et se déroulera également en Irak avant de se conclure dans la ville de naissance de l’ayatollah, Mashad.


Le deuil comme mise en scène de l’unité nationale


« La participation de masse vise à projeter une image de légitimité, de discipline et d’adhésion populaire à la révolution et à son dirigeant, même si la réalité de la société iranienne demeure bien plus divisée et marquée par la contestation », analyse Saeid Golkar, expert irano-américain, dans le New York Times.


Ces dernières semaines, la propagande iranienne s’est déployée dans les médias officiels et sur les réseaux sociaux, donnant la parole à de prétendus critiques de la République islamique qui auraient tourné casaque à la suite des bombardements. Il s’agit de mettre en avant la réalité d’une fibre patriotique qui transcenderait les clivages politiques et d’exalter les vertus de la solidarité nationale au sortir d’un conflit ayant ébranlé les fondamentaux de la République.


Le cinéaste progouvernemental Hossein Shamaghdari a mis en ligne l’interview d’une jeune femme dévoilée, vêtue d’un haut rose vif et d’un jean délavé, remerciant les Gardiens de la révolution et les milices bassidji. « Sans eux, nous ne serions plus là », déclare cette Iranienne non identifiée, qui reconnaît : « Je n’étais ni partisane de la République islamique ni du Guide suprême. » Elle affirme désormais avoir « révisé [son] jugement » sur le régime. Impossible, évidemment, de décoder cette information et de vérifier l’identité de cette interlocutrice : il est possible, sinon certain, que ce clip ait été mis en scène par les officines de propagande idoines.


Il n’est cependant pas impensable d’imaginer, compte tenu du poids d’un nationalisme perse vivace, que certains Iraniens aient fini, en dépit de leur détestation des mollahs et de leurs affidés, par se retourner contre les Américains. N’oublions pas que, non contents d’avoir été bombardés, ils ont été lâchés brutalement par un Trump qui leur promettait au début du conflit : « Tenez bon, l’aide est en route ! »


Le Wall Street Journal citait ce week-end une étudiante de 23 ans, affirmant que l’Histoire serait plus clémente avec Khamenei que l’opinion publique internationale d’aujourd’hui : « L’Histoire ne retiendra pas les souffrances du peuple, mais plutôt l’audace et l’ambition de l’Iran durant son règne, lorsqu’il [Khamenei] a étendu sa sphère d’influence. Les Iraniens admirent généralement de tels dirigeants. »


Certains observateurs des réalités politiques de la République islamique suggèrent que, pour nombre d’Iraniens, la capacité du régime à résister et à frapper l’ennemi, sans parler du blocage du détroit d’Ormuz, aurait validé la justesse de la ligne dure choisie par le défunt « Guide ». Cela aurait pu modifier, ne serait-ce que provisoirement, la perception d’un nombre significatif de citoyens, tout au moins de celles et ceux qui ne sont pas des opposants farouches au système. D’autant que les nouveaux dirigeants ont lâché du lest sur certaines injonctions islamiques, tel le voile, tout en poursuivant, voire en accentuant, une répression féroce contre les ennemis de la Révolution.


La ferveur patriotique n’interrompt pas la répression


Selon Narges Bajoghli, professeure associée à la School of Advanced International Studies de l’université Johns Hopkins, à Washington, tout cela « n’efface pas le bilan de l’ayatollah Khamenei sur le plan intérieur », mais pourrait modifier « ce qu’il incarne dans la mort ». La figure répressive dont beaucoup souhaitaient l’éviction pourrait, chez certains, « avoir laissé la place à la figure de l’architecte d’une stratégie qui, en fin de compte, a préservé l’intégrité du pays face à la menace la plus grave de l’époque moderne ».


Les déclarations de l’un des dirigeants clés de la nouvelle clique au pouvoir, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, illustrent clairement la volonté gouvernementale de transformer les funérailles du « Guide » en une occasion propice à « renouveler le pacte d’une nation avec la voie glorieuse des martyrs » et à rappeler les « valeurs de la Révolution islamique ».


Le climat d’exaltation de la ferveur nationale n’empêche donc pas la répression de se poursuivre, démontrant, si besoin était, que l’appareil sécuritaire du régime n’a en rien renoncé à sévir contre la dissidence. Mercredi dernier, la police a arrêté deux écologistes de renom, Houman Jokar et Sepideh Kashani. Le New York Times remarquait le même jour que « ces arrestations ne représentent qu’une infime partie d’une répression sévère en cours contre la société civile et les dissidents iraniens ». Selon Amnesty International, plus de six mille personnes ont été arrêtées depuis la fin février.



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