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Harcèlement scolaire : Quand l’école cesse d’être un refuge (2/2)

Harcèlement scolaire : Quand l’école cesse d’être un refuge (2/2)

Punir peut parfois être nécessaire, notamment lorsque les actes sont graves ou répétés. Mais une sanction sans travail éducatif ne transforme pas forcément le comportement.


Urgence : Autrefois, l’enfant pouvait au moins retrouver un espace de sécurité en rentrant chez lui. Aujourd’hui, une conversation de groupe, une photographie détournée, une vidéo ou une rumeur peuvent poursuivre l’élève jusque dans sa chambre..


Par Dr Imane Kendili


Psychiatre-addictologue Le harcèlement n’est presque jamais une histoire strictement individuelle. Il se nourrit du groupe. Il existe un auteur, une victime, mais aussi des spectateurs, des témoins, des complices silencieux et parfois des adultes qui voient sans savoir comment intervenir. Le rire du groupe peut renforcer l’agresseur. Le silence peut renforcer son sentiment d’impunité. À l’inverse, la mobilisation des témoins peut modifier profondément la dynamique.


Il faut donc apprendre aux enfants non seulement à ne pas harceler, mais aussi à savoir quoi faire lorsqu’ils sont témoins d’un harcèlement.


C’est probablement l’un des grands enjeux de l’éducation aux compétences psychosociales : apprendre à reconnaître l’émotion, à poser une limite, à demander de l’aide, à défendre quelqu’un sans se mettre soi-même en danger, à exprimer un désaccord et à comprendre que la popularité ne donne aucun droit sur la dignité d’autrui.


Le numérique a ajouté une nouvelle dimension à cette problématique.


Le cyberharcèlement est particulièrement déstabilisant parce qu’il brouille les frontières entre l’école et la maison.


Autrefois, l’enfant pouvait au moins retrouver un espace de sécurité en rentrant chez lui. Aujourd’hui, une conversation de groupe, une photographie détournée, une vidéo ou une rumeur peuvent poursuivre l’élève jusque dans sa chambre. La diffusion peut être rapide, massive et difficile à contrôler. L’enfant ne souffre plus seulement du regard de quelques camarades : il peut avoir le sentiment que «tout le monde» a vu.


Cette perception de l’exposition permanente augmente la honte et l’impuissance.


Le Maroc n’est pas à l’écart de cette transformation. L’évaluation nationale sur la violence en milieu scolaire a également documenté des formes de violence numérique et de diffusion de contenus personnels. Il devient donc impossible de traiter le harcèlement scolaire sans intégrer l’éducation numérique, la protection des données personnelles et la responsabilité sur les réseaux sociaux.


La bonne nouvelle est que la réponse commence à évoluer.


En février 2026, le ministère de l’Éducation nationale a présenté l’état d’avancement d’un projet national de prévention et de traitement du harcèlement et du cyberharcèlement. Le dispositif prévoit notamment des équipes ressources dans les établissements secondaires collégiaux, la formation de professionnels, des protocoles de prise en charge, le développement des compétences psychosociales, la formation d’élèves ambassadeurs, la sensibilisation des familles et un suivi national des situations.


Cette orientation est essentielle, car le harcèlement ne peut pas être traité uniquement après l’apparition du problème.


La prévention doit commencer avant la crise.


Elle passe par un climat scolaire où l’humiliation n’est pas considérée comme une forme acceptable d’autorité ou d’humour. Elle passe par la formation des enseignants, des cadres éducatifs, des conseillers d’orientation et des professionnels de santé. Elle passe aussi par des procédures simples : qui contacter ? Comment signaler ? Qui reçoit la plainte ? Dans quel délai intervient-on ? Comment protège-t-on l’enfant pendant l’évaluation de la situation ? Comment assure-t-on le suivi ?


Un protocole efficace doit éviter deux erreurs opposées : minimiser et dramatiser.


Minimiser consiste à dire : «Ce n’est rien, cela passera.» Dramatiser consiste à désigner immédiatement un coupable, à organiser une confrontation brutale ou à transformer l’affaire en conflit entre familles. Dans les deux cas, l’enfant risque de perdre confiance dans les adultes.


La prise en charge doit être graduée, individualisée et pluridisciplinaire.


La première étape est la protection. Il faut faire cesser l’exposition à la violence et sécuriser l’enfant. La deuxième est l’évaluation : comprendre ce qui s’est passé, depuis combien de temps, qui est impliqué, quelle est la fréquence des faits, quelle est leur intensité et quelles sont leurs conséquences psychologiques et scolaires. La troisième est l’accompagnement : soutien psychologique, travail sur l’estime de soi, restauration des liens sociaux, adaptation scolaire si nécessaire et, dans les situations complexes, évaluation psychiatrique.


Il faut également évaluer l’auteur des faits. Punir peut parfois être nécessaire, notamment lorsque les actes sont graves ou répétés. Mais une sanction sans travail éducatif ne transforme pas forcément le comportement. Il faut comprendre les mécanismes qui ont conduit à la violence, travailler l’empathie, la régulation émotionnelle, la responsabilité et les compétences relationnelles. Le but n’est pas seulement de faire disparaître un comportement ; il est d’empêcher sa répétition.


Les parents ont, eux aussi, un rôle délicat.


Certains découvrent très tard que leur enfant est victime. D’autres découvrent qu’il est lui-même impliqué dans des actes de harcèlement. Dans les deux situations, la réaction émotionnelle est compréhensible : colère, culpabilité, peur, désir de protéger immédiatement son enfant. Mais l’adulte doit éviter la surenchère. Aller directement confronter une autre famille ou publier l’affaire sur les réseaux sociaux peut aggraver la situation.


Il faut écouter avant de conclure.


Un changement soudain de comportement, une peur inhabituelle d’aller à l’école, des douleurs répétées sans explication médicale claire, des troubles du sommeil, une chute brutale des résultats, un isolement ou une demande insistante de changer d’établissement peuvent constituer des signaux d’alerte. Aucun de ces signes ne prouve à lui seul un harcèlement. Mais chacun mérite une écoute attentive.


Il faut surtout redonner à l’enfant une parole qui ne soit pas immédiatement jugée.


«Je te crois» ne signifie pas automatiquement «tout ce que tu racontes est juridiquement établi». Cela signifie : «Ce que tu ressens mérite d’être entendu et nous allons chercher ensemble ce qui se passe.»


Cette nuance est fondamentale.


Le véritable objectif n’est pas de construire une génération d’enfants qui auraient peur de faire une blague, de se tromper ou de se confronter à un désaccord. Une école sans conflit n’existe pas. Une société sans différences non plus. L’enjeu est de distinguer le conflit du harcèlement, la plaisanterie de l’humiliation, l’autorité de la violence et l’affirmation de soi de la domination.


L’école doit apprendre à vivre ensemble.


Cela suppose de considérer la santé mentale comme une composante de la réussite scolaire, et non comme un sujet périphérique réservé aux situations graves. Cela suppose aussi de rapprocher davantage l’éducation, la santé, la psychologie, les familles et les institutions. Le harcèlement est à la croisée de ces mondes.


Il ne suffit plus de dire aux enfants : «Soyez gentils les uns avec les autres». Il faut leur donner les outils pour le devenir.


Au Maroc, cette ambition peut s’inscrire dans une dynamique plus large de modernisation de l’école : une école qui protège, qui écoute, qui responsabilise et qui prépare les jeunes non seulement aux examens, mais à la vie collective. Une école où l’autorité ne repose pas sur la peur, où la différence n’est pas une faiblesse et où demander de l’aide n’est jamais une honte.


Car derrière chaque situation de harcèlement, il y a deux urgences.


La première est celle de l’enfant qui souffre et qu’il faut protéger.


La seconde est celle de notre société, qui doit se demander pourquoi certains enfants apprennent si tôt que pour exister dans un groupe, il faudrait écraser quelqu’un d’autre.


Répondre au harcèlement scolaire, ce n’est donc pas seulement défendre une victime contre un agresseur. C’est rééduquer tout un environnement social autour d’une idée simple, mais fondamentale : aucune réussite scolaire, aucune performance, aucune popularité et aucune autorité ne justifie que l’on sacrifie la dignité d’un enfant.


Une école véritablement moderne n’est pas seulement celle qui transmet des connaissances.


C’est celle où l’enfant peut apprendre sans avoir peur.


J’ai volontairement gardé une conclusion sociétale et constructive, plutôt qu’une chronique uniquement alarmiste, et intégré les avancées marocaines récentes sur la prévention et le traitement du harcèlement.


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