PlaneteAfrique
Déconnexion
WS-Apps, le système de gestion de contenus adaptatif développé depuis 15 ans, conçu pour sa puissance, son efficacité et sa simplicité. Trois applications, une présence web maîtrisée :
WS-MySite! Votre présence web immédiate et professionnelle. Découvrir ce pack
WS-Webzine Pour agences de presse et éditeurs. Découvrir ce pack
WS-Ecommerce Vendez en ligne et encaissez par Mobile Money et carte bancaire. Découvrir ce pack

Faire du Palais de la Nation un musée de la mémoire congolaise

Le 30 juin 2026 marque le soixante-sixième anniversaire de l’indépendance du Congo. Cette date demeure l’un des moments fondateurs de notre histoire collective : celui où le Congo a cessé d’être officiellement une possession coloniale pour devenir un État libre. Et pourtant, certaines ombres de cette histoire continuent d’habiter notre présent.


Il y a quelques années, j’ai eu l’immense privilège de visiter le Palais de la Nation à Kinshasa. J’y suis entré avec émotion, parce que ce lieu n’est pas un bâtiment comme les autres. C’est en son sein que le Congo fut officiellement déclaré indépendant. C’est aussi là que Patrice Lumumba prit la parole, le 30 juin 1960, pour prononcer un discours qui le fera entrer dans la légende politique africaine et mondiale. Mais cette émotion s’est accompagnée d’un trouble plus profond lorsque j’ai compris que ce même Palais de la Nation avait d’abord été pensé comme résidence du gouverneur général du Congo belge.


Ce fait n’est pas un détail. Il dit quelque chose de profond sur la manière dont le pouvoir congolais habite encore son histoire. L’histoire officielle de la Primature rappelle que le Palais du Gouverneur Général correspond à l’actuel Palais de la Nation, que ce projet était déjà en gestation depuis 1924, que les travaux ne furent entamés qu’en 1956, et que le gros œuvre ne fut achevé qu’à la veille de l’indépendance. Le gouverneur général du Congo belge n’eut finalement jamais le temps d’y habiter ce palais, qui devint après l’indépendance le siège du Parlement du Congo indépendant. Ce renversement est puissant. Mais il est aussi ambigu.


Le Palais de la Nation est à la fois le lieu où le pouvoir colonial voulait se donner un visage monumental et celui où Lumumba a prononcé le discours qui l’a moralement défait. Il est à la fois un vestige de domination et un lieu de réappropriation. Mais cette ambiguïté devient douloureuse lorsque, plus de soixante ans après l’indépendance, le cœur du pouvoir congolais continue de battre dans les murs mêmes qui furent pensés pour incarner sa sujétion.


Que signifie le fait qu’un pouvoir, censé s’être défait de l’autorité coloniale il y a plus de soixante ans, continue de se légitimer depuis un lieu précisément pensé, construit et mis en scène pour sa domination? La question n’est pas seulement architecturale. Elle est politique, symbolique et mémorielle. Un pouvoir est-il vraiment libre s’il ne produit pas ses propres formes de majesté, ses propres lieux de représentation, ses propres symboles de légitimité? Peut-on durablement incarner une souveraineté nouvelle depuis les murs mêmes qui furent conçus pour nier cette souveraineté?


C’est pourquoi le Palais de la Nation devrait changer de destination. Il ne devrait plus être le cœur symbolique du pouvoir exécutif congolais. Il devrait devenir un musée de la mémoire congolaise.


On dira peut-être que Lumumba a déjà réapproprié le Palais par son allocution du 30 juin 1960. C’est vrai. Il ne faut pas minimiser la puissance de ce geste. En parlant là où le pouvoir colonial s’était représenté, Lumumba a retourné le sens du lieu. Il a fait du Palais non plus seulement le décor de l’autorité coloniale, mais la scène d’une parole congolaise libre. Mais une réappropriation n’est pas une assignation à résidence.


Lumumba n’a pas ouvert une porte pour que le pouvoir congolais demeure éternellement dans les murs de l’ancien gouverneur. Il a ouvert une brèche dans l’histoire coloniale pour que le Congo puisse enfin écrire la sienne. Transformer ce lieu en musée de la mémoire congolaise ne serait donc pas trahir Lumumba; ce serait refuser que son geste de rupture devienne, malgré lui, un argument d’immobilisme.


Ce qui me trouble n’est pas seulement que le Palais de la Nation soit encore le cœur du pouvoir congolais. C’est que cette continuité puisse sembler normale. Le problème n’est pas que le passé colonial existe encore dans les pierres. Le problème est que ces pierres continuent d’organiser le présent. Car se draper dans les habits du pouvoir colonial, ce n’est pas seulement hériter d’un décor; c’est risquer de prolonger, parfois malgré soi, une histoire de domination. Quand le pouvoir indépendant conserve les formes du pouvoir colonial, il ne prolonge pas seulement un décor: il risque d’en prolonger la logique.


Ce n’est pas une simple impression personnelle. L’historien de l’architecture Johan Lagae a déjà souligné l’ironie historique de ce bâtiment: pensé pour la résidence du gouverneur général, il ne servit jamais vraiment à cette fonction initiale et devint, au moment de l’indépendance, un symbole du nouvel État congolais.


À force de ne plus interroger les formes héritées, on finit par croire qu’elles sont les nôtres. Un pouvoir libre ne se contente pas d’occuper les lieux qu’on lui a laissés. Il doit aussi pouvoir décider ce que ces lieux deviennent. Il ne s’agirait pas d’effacer l’histoire coloniale, mais de cesser de gouverner depuis elle. Il ne s’agirait pas de détruire ce lieu, mais de lui donner une autre fonction. Le Palais ne devrait plus être seulement l’espace de ceux qui gouvernent; il devrait devenir un lieu où le peuple congolais peut entrer, se recueillir, apprendre, transmettre et comprendre ce qu’il a fallu traverser pour exister politiquement.


Nous ne pouvons pas changer le fait que ce lieu ait été pensé pour la domination. Mais nous pouvons décider qu’il ne sera plus le lieu depuis lequel cette domination continue de prêter ses formes à notre souveraineté.


Un peuple ne devrait pas seulement se battre pour survivre; il devrait aussi pouvoir se battre pour la signification de ses lieux. Et quand cette question paraît secondaire, c’est déjà une blessure. Parce qu’un pays ne vit pas seulement d’infrastructures, de sécurité ou d’élections; il vit aussi des symboles dans lesquels il apprend à se reconnaître.


Bien sûr, le Congo a des urgences immenses. Il a besoin de paix, de sécurité, de justice, d’institutions solides, d’écoles, de routes, d’hôpitaux. Mais aucune de ces urgences ne devrait nous condamner à abandonner la question du sens. La mémoire n’est pas un luxe réservé aux peuples déjà apaisés. Elle est l’une des conditions par lesquelles un peuple apprend à ne pas vivre comme étranger à ses propres gestes.


Le Palais de la Nation pourrait devenir ce lieu-là: non plus le palais du pouvoir, mais la maison de la mémoire congolaise. Un lieu où l’on n’apprendrait pas seulement que le Congo a été colonisé, mais ce que cette domination a fait aux corps, aux terres, aux imaginaires, aux institutions et aux formes mêmes du pouvoir. Un lieu où l’on viendrait comprendre l’indépendance non comme une date figée, mais comme une promesse encore à accomplir.


Nous n’avons pas à réécrire toute l’histoire. Mais nous avons la responsabilité d’écrire la nôtre: non pas à partir de rien, mais à partir de ce qui nous a été transmis, blessé, confisqué parfois, et que nous devons apprendre à reprendre en main.


Le pouvoir congolais doit quitter le Palais de la Nation. Non pour fuir l’histoire, mais pour cesser de l’habiter comme si elle était encore son horizon. Et le peuple congolais doit y entrer – non comme visiteur d’un décor présidentiel, mais comme héritier d’une mémoire qu’il lui revient enfin de regarder en face.


Cory Zegbe


1 Primature de la République démocratique du Congo, rubrique "Histoire": le site rappelle que le Palais du Gouverneur Général correspond à l’actuel Palais de la Nation, que le projet était en gestation depuis 1924, que les travaux furent entamés en 1956 et que le bâtiment devint après l’indépendance le siège du Parlement du Congo indépendant. 2 Johan Lagae, "Le petit belge a voulu faire grand… Une petite histoire de l’architecture coloniale belge au Congo", METU Journal of the Faculty of Architecture, 2000. Lagae souligne notamment que le chantier de la résidence du gouverneur général ne démarre qu’en 1956, que le bâtiment n’est pas achevé au moment de l’indépendance et qu’il ne servira jamais vraiment à sa fonction coloniale initiale.



Rédaction
Vos articles, vos idées Rejoignez nos rédacteurs Écrivez pour 54 pays

Une audience dans 0 pays d'Afrique

Devenir publicateur →
 

Actualités par pays

 
 
 
 

Actualités par pays

Newsletter


 
 
 
 
 
E-commerce

WS-Webshop

Mobile Money intégré
  • Boutique clé en main
  • Gestion stocks incluse
Découvrir →
Congo - Actualites