Cacao ivoirien : il était une fois la crise...
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25 octobre 2026
Actualités
Cacao ivoirien : il était une fois la crise...
Date de création: 24 octobre 2026 18:50
Dernière modification le: 24 octobre 2026 18:58
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(Agence Ecofin) - Une nouvelle campagne, et une histoire à ne pas oublier. Alors que la saison cacaoyère 2026/2027 a débuté il y a un mois en Côte d’Ivoire, nous vous proposons un retour sur un épisode où la promesse d’un meilleur prix aux planteurs s’est heurtée au retournement du marché. Il y a 10 ans, le premier producteur mondial découvrait que sa puissance ne le protégeait ni de la chute des cours, ni des failles de son propre système de commercialisation.
Début septembre 2016. Les préparatifs vont bon train pour la nouvelle campagne qui s’ouvre habituellement en octobre au royaume du cacao. Dans la ceinture de production des fèves, les producteurs retiennent leur souffle. Depuis le retour au pouvoir d’Alassane Ouattara, il bénéficient en effet d’un prix minimum garanti revalorisé, et le Conseil du café-cacao (CCC) continue de piloter un modèle de vente anticipée présenté comme une assurance contre la volatilité des marchés.
Mais cette tranquillité va être ébranlée quelques semaines plus tard. En à peine 4 mois, un mouvement de panique dans le rang des exportateurs devient une crise des producteurs, un casse-tête pour le régulateur, et enfin, une crise pour les finances publiques.
La promesse d’un cacao mieux régulé
Pour comprendre cet épisode, il faut revenir à la reconstruction de la filière au début de la décennie 2010. En novembre 2011, le nouveau gouvernement ivoirien engage une réforme du secteur, dans un pays encore marqué par des tensions politiques et par les conséquences de la libéralisation du cacao survenue à la fin des années 90.
La principale innovation est la création du Conseil du café-cacao, opérationnel à partir de 2012. Le CCC remplace plusieurs dispositifs antérieurs, dont la Caisse de stabilisation et de soutien des prix des productions agricoles (Caistab), démantelée en 1999 dans le cadre des programmes de libéralisation promus par les bailleurs de fonds internationaux. Sa mission est vaste : réguler la commercialisation, encadrer les opérateurs, assurer une meilleure transparence des ventes, stabiliser les revenus des planteurs et soutenir le développement de la filière.
Le nouveau système repose sur deux mécanismes. Le premier est un fonds de réserve alimenté par les prélèvements opérés sur le secteur et logé auprès de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Il doit constituer un matelas de sécurité en cas de défaut d’opérateurs ou de chute des prix internationaux.
Le second, plus déterminant encore, est la vente anticipée ou « vente à terme ». Chaque année, le CCC commercialise à l’avance entre 70 % et 80 % de la récolte attendue. Le modèle constitue une rupture avec l’époque où l’État intervenait plus directement dans l’achat et l’écoulement de la récolte. Il doit garantir une meilleure lisibilité au marché, tout en préservant les revenus des planteurs des variations trop brutales des cours internationaux.
Les exportateurs locaux et internationaux participent à des enchères électroniques pour obtenir des contrats portant sur des tonnages précis et adjugés au mieux offrant, dans la limite du prix de référence fixé par le CCC. En vendant sa récolte à l’avance, Abidjan peut tirer profit d’une hausse éventuelle des cours de l’or brun sur le marché international, et accroître ses revenus d’exportation.
Au cœur de ce système administré par le CCC, le prix minimum garanti aux producteurs de cacao : ce prix instauré au début de chaque campagne par le régulateur vise à améliorer les conditions de vie des exploitants ivoiriens en leur assurant des moyens de subsistance durables, et à relancer la production. Il est basé sur la garantie au producteur d’un montant qui représentera au moins 60 % du prix CAF (Coût, Assurance, Fret), soit le prix du cacao incluant les coûts de l’acheminement jusqu’à la frontière nationale, et ce, en dépit des fluctuations du marché mondial.
De la bonne intention au choc
Avec cette promesse, les prix sont ainsi passés de 725 fcfa/kg (environ 1,45 $) à 1 000 fcfa/kg de 2012/2013 à 2015/2016, soit une progression notable de 38 %. Dans le même temps, ce niveau important du prix au plan national a permis d’impulser la croissance de la production, qui est passée de 1,51 million de tonnes en 2010/2011 à 1,73 million de tonnes en 2014/2015.
Si l’augmentation du prix payé aux producteurs peut, à première vue, paraître salutaire, celle annoncée le 28 septembre 2016 (+10 % à 1 100 fcfa pour la campagne principale) sera le point de départ d’une crise inédite dans le cacao ivoirien. La raison ? Elle arrive à un moment mal choisi pour deux raisons. Entre temps, les cours de la matière première avaient pris une tout autre tournure. Face à un niveau élevé des stocks mondiaux, les cours du cacao à Londres avaient en effet perdu environ 12 % par rapport à leur pic du 7 juillet.
Autre erreur de timing, la hausse survient deux jours avant le début de la saison 2016/2017. Un mouvement brusque qui n’a pas manqué de bousculer les exportateurs de la matière première. En plus de les fragiliser dans un contexte de chute des cours, elle les a surexposés au risque de défaut de paiement. Ceux-ci préfinancent en effet leur achat de cacao sur la base du prix minimum grâce à des emprunts auprès des banques. Plus le prix bord champ augmente, plus elles ont besoin de liquidités pour financer la collecte et honorer leurs contrats d’exportation.
Pour cette raison, la hausse du prix de la matière première a soulevé la nécessité de mobiliser des fonds supplémentaires pour combler le manque à gagner des producteurs. C’est ainsi que de nombreux exportateurs locaux sont retournés vers les banques pour bénéficier d’une hausse de 10 à 12 % de leur ligne de crédit initiale. Une requête infructueuse qui a réduit les possibilités de solvabilité de leurs contrats d’exportation de cacao auprès du CCC.
Cette incertitude sera confirmée début 2017. Plusieurs exportateurs locaux sont incapables d’honorer leurs engagements. Selon les estimations de l’époque, près de 350 000 tonnes de cacao font l’objet de défauts de paiement ou de contrats non exécutés, soit près d’un cinquième de la récolte attendue pour la campagne 2016/2017. Pour les producteurs, les conséquences sont immédiates. Les acheteurs se raréfient, les exportateurs annulent ou ralentissent leurs acquisitions, et les fèves commencent à s’accumuler. À San Pedro et à Abidjan, les stocks dans les entrepôts et les zones portuaires deviennent le symbole visible d’un système bloqué.
Le risque est double. D’un côté, les producteurs ne parviennent plus à vendre leur cacao au prix annoncé. De l’autre, le stockage prolongé menace la qualité des fèves, et donc leur valeur à l’exportation. La crise financière des exportateurs se transforme en crise commerciale et sociale.
Face à cette situation, le Syndicat national agricole pour le progrès en Côte d’Ivoire et la Coordination nationale des planteurs de Côte d’Ivoire menacent d’une grève si la situation ne se débloque pas. Pour les pouvoirs publics, le danger dépasse désormais les comptes des opérateurs privés…
Un sauvetage à contrecœur du CCC
Face à la chute des cours mondiaux et au défaut de paiement des exportateurs, le CCC a adopté plusieurs stratégies de sortie de crise. Le 10 novembre 2016, il suspend les ventes anticipées de la campagne 2017/2018, jugeant que vendre à l’avance une nouvelle récolte sur un marché en baisse exposerait le pays à un risque encore plus grand. Mais suspendre les ventes ne suffit pas à régler les contrats déjà conclus et les volumes déjà collectés.
Lorsqu’il apparut clairement que l’incapacité des exportateurs à honorer leurs contrats était en train d’enfoncer dangereusement le secteur du cacao, le CCC a dû se montrer pragmatique. Ainsi, s'il a vigoureusement écarté le 17 janvier par un communiqué, l’hypothèse d’une revente des contrats en défaut à un moindre coût sur le marché mondial, il a dû finalement s’y résoudre, contraint par la dégringolade des prix de l’or brun.
Le CCC reprend finalement une partie des contrats défaillants et les revend sur le marché international à des conditions moins favorables. Le sauvetage évite une paralysie plus profonde de la filière, mais il entraîne une perte estimée à environ 200 milliards FCFA et coûte son poste à sa directrice générale, Massandjé Touré-Litsé. Pour absorber ce choc, le régulateur puise dans le fonds de réserve constitué depuis la réforme. L’outil créé pour protéger la filière remplit donc son rôle, mais au prix d’une ponction considérable sur les ressources accumulées.
Les leçons de la crise
La crise de 2016/2017 appartient au passé, mais ses enseignements restent présents dans l’organisation du cacao ivoirien. Elle a rappelé les limites d’une économie où une seule matière première pèse fortement sur les recettes d’exportation, les finances publiques et les revenus de millions de ruraux. Elle a aussi montré que le prix garanti, outil essentiel de protection sociale, reste soumis à une équation délicate. S’il est trop faible, il fragilise les planteurs. S’il est fixé à un niveau déconnecté des conditions de marché et de la capacité de financement des acheteurs, il peut déstabiliser toute la chaîne de commercialisation.
Dix ans plus tard, la Côte d’Ivoire continue de chercher ce point d’équilibre. La flambée des cours mondiaux de 2024, les difficultés climatiques, les maladies, la lutte contre la déforestation et les nouvelles exigences de traçabilité ont ajouté d’autres contraintes à cette vieille équation. Mais une chose a changé : depuis la crise, Abidjan ne cherche plus à répondre seul…
Espoir Olodo
Edité par : Feriol Bewa
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