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La Tunisie des oubliés s’exprime sur les réseaux sociaux

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Une simple interview de l’homme de la rue menée par un habitué des réseaux tunisiens dit tout ce que les communiqués officiels taisent : les pénuries d’huile, de sucre, d’eau; les listes de morts qui s’allongent, cette austérité que l’on applique sans jamais l’annoncer et cette pauvreté de la Tunisie de l’intétieur qui bascule dans la misère. Les entretiens que cet internaute courageux est en train de mener auprès de ses voisins et de ses proches font des ravages sur la toile .


Correspondance Tunisie (texte et photos)


Le dernier espoir des Tunisiens, ce sont ces caméléons qui ont la réputation de chasser le mauvais oeil


Un homme au chapeau de toile clair, chemise beige trop grande, sac bleu en plastique à l’épaule. Le micro rouge est collé à sa bouche. Autour de lui, un jardin public de la capitale, des bancs, des arbres, une lumière d’après-midi trop belle pour ce qu’il raconte.


L’échange dure plus de sept minutes. Ce n’est pas un plateau. Ce n’est pas un expert. C’est un citoyen que l’on a arrêté dans la rue, et qui cherche les mots pour dire ce que les Tunisiens vivent depuis des mois — et qu’ils taisent encore, par habitude, par peur, ou par épuisement.


« Nous savons compter les crises, lâche-t-il. Elles ne sont jamais tout à fait les mêmes. Mais à peine l’une s’éloigne que la suivante arrive, et l’on oublie l’ancienne. »


Adios l’eau, l’huile et même le pain


La nourriture manque, les détritus sont partout


Il commence par l’eau. Pas seulement celle du robinet, rationnée depuis des années dans un pays qui s’assèche. Celle des bouteilles, devenue cet été un produit de chasse. Douze gouvernorats encore perturbés en septembre. Rayons vides. Prix plafonnés trop tard. Usines qui tournent et n’arrivent plus à suivre une demande devenue panique.


Un agent du secteur, raconte-t-il, avait prévenu dès l’automne précédent : ce n’était pas une simple tension. On ne l’a pas écouté. Huit, neuf mois plus tard, « tout s’est fermé. C’est ça, l’histoire. »


Puis l’huile. Puis le sucre. Puis le pain de sept heures du soir, celui que l’on ne trouve plus quand la journée est déjà trop longue. L’homme refuse le mot que le pouvoir brandit dès qu’un produit disparaît : l’accaparement.


« Avant, dès qu’une bouteille d’huile manquait, on criait au monopole. Le ministère du Commerce n’a pas vécu ça. L’huile est là, puis elle n’est plus là. On apporte une bouteille au président du quartier. Moi, je n’en ai plus trouvé. »


Il lève le doigt. Le geste est celui d’un maître d’école, pas d’un tribun. « Parlez du réel. Ne dites pas que le président a bien fait, ou mal fait. Dites : on s’est trompé. On s’est trompé. »


Le non au FMI L’essence de contrebande sur les routes venues de Libye


La journaliste relance. En 2022, un accord de principe avec le Fonds monétaire international, environ 1,9 milliard de dollars. Parmi les conditions : réduire les subventions. Kaïs Saïed a refusé, au nom de la souveraineté et des plus pauvres. L’accord n’a jamais été signé.


L’homme ne discute pas le discours. Il discute des marchandises qu’on ne trouve plus sur les rayons.


« Le gouvernement lève les fonds autrement. En douce! Sans l’annoncer!» Selon lui, le ministère du Commerce n’achèterait plus qu’une part limitée des produits de première nécessité — il dit vingt-cinq pour cent. Moins d’huile au tarif officiel. Moins de sucre. Moins de pain. Le prix, lui, grimpe. Ce n’est plus une décision solennelle. C’est une raréfaction.


Avec la canicule, les moutons recherchent de quoi se nourrir sur une aire d’autoroute


Les chiffres publics donnent un écho gênant à cette intuition de rue. En 2025, les crédits de subvention des produits de base n’auraient été consommés qu’à une fraction de ce qui était prévu. Des économistes l’ont déjà écrit : Kaïs Saïed a fait de l’austérité sans le FMI. Restrictions d’importations. Pénuries. Coupures. Le président a dit non à Washington. Le citoyen paie la différence à l’épicerie.


En Tunisie, la subvention n’est pas un gadget budgétaire. C’est le dernier contrat social encore lisible. Quand il se déchire en silence, le peuple n’a plus que la file d’attente pour mesurer l’État.


Ce que les cimetières nous disent À La sortie de Zarzis, au « Jardin d’Afrique », un petit cimetière créé par l’artiste algérien Rachid Koraïchi, fut inauguré le 1er juin 2021.


Le passage le plus dur ne concerne pas l’huile. Il concerne les morts.


Il dit être allé à un enterrement. Il jure — deux fois, « par Dieu » — qu’un entrepreneur de pompes funèbres, celui qui creuse les caveaux, lui a confié n’avoir jamais vu une telle mortalité en cinquante ans de métier. « Avant, on allait réciter la Fatiha pour un défunt. Maintenant, il y a une liste. Une liste de morts nouveaux. »


Un témoignage de rue n’est pas une statistique. Mais l’été 2026 a laissé d’autres traces. Canicule. Délestages. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a fait état, au plus fort de la crise énergétique, de cent cinquante à deux cents décès liés à la chaleur et aux coupures — respirateurs à l’arrêt, salles non climatisées. À Kairouan, une vingtaine de morts en soixante-douze heures ont été rapportées dans un seul hôpital.


Sur les routes, près de mille tués à la mi-septembre, davantage que l’an passé. La natalité s’effondre : 1,5 enfant par femme en 2024, deux fois moins de naissances qu’il y a dix ans. Un pays qui sent, avant de le chiffrer, qu’il enterre plus qu’il n’accueille.


« Nous vivons ça, dit-il, et nous nous taisons. Nous nous taisons jusqu’au bout. »


La journaliste pose alors la question que toute interview de rue finit par poser. La politique de l’État est-elle responsable ?


« Qui d’autre ? Qui a coupé le sucre ? Qui a coupé l’huile ? Moi ? S’il n’y a plus d’accaparement, s’il n’y a plus ce langage-là, alors que reste-t-il ? »



Notre influenceur refuse le théâtre habituel : encenser le président ou l’accabler par réflexe. Il demande autre chose, plus rare. Que l’on dise l’erreur. Que l’on cesse de cacher. « Si le peuple savait tout, on ne cacherait plus rien. Ce n’est plus une politique. »


Derrière lui, le décor est presque cruel. La Tunisie officielle annonce un excédent de la balance alimentaire grâce à l’huile d’olive exportée. La Tunisie réelle cherche une bouteille d’huile végétale pour la cuisine. On exporte l’or vert. On rationne l’ordinaire.


Le déficit commercial s’est creusé vers 18 milliards de dinars en huit mois, plus de la moitié venant de l’énergie. Le chômage des jeunes dépasse encore 35 %. L’homme énumère déjà les prochaines peurs : le poulet, les œufs, le riz, le médicament.


La Palestine au coeur Dans la cour du palais de justice de Tunis, un immense panneau de soutien à la Palestine qui comporte toute une série de photos atroces de bébés massacrés : les saints Innocent. la Bible revisitée par Israël.


Puis il élargit le cadre. Depuis 1952, dit-il — depuis Nasser, depuis tous les régimes arabes — l’opposition est traitée de complot, de trahison, d’alliance avec l’étranger. « Nous sommes un seul homme, les peuples et les systèmes arabes. Leur force, leur joug, c’est contre leur propre peuple. Pas contre Israël. »


Sur la vidéo, la journaliste rappelle ce que Kaïs Saïed a placé au cœur de son récit : le refus de normaliser, la condamnation du « sionisme », l’idée que toute normalisation serait une infamie. C’est l’un des piliers qui l’ont porté à Carthage.


L’homme n’entre pas dans la liturgie. Il pose une question simple, presque cruelle. Quand un coup a été porté, où était la condamnation ? Où était la nation ? « Le nationalisme, le pays, où sont-ils ? »


Sa thèse est brutale. La force d’Israël, selon lui, n’est ni dans son armée ni dans ses services. Elle est dans des régimes autoritaires qui l’utilisent comme épouvantail depuis les années 1950. Gaza, assiégée depuis vingt ans, sans appui réel des États arabes — « au contraire, ils les ont laissés seuls » — a malgré tout ébranlé cette image d’invincibilité.


Il ne fait pas la géopolitique d’un ministère. Il fait celle du café. Si Netanyahu tombe, Sissi tombe le lendemain. Les régimes se tiennent.


Il évoque Mohamed Morsi,, mort en détention, « martyr » à ses yeux. Il dit avoir prié sur l’avenue HabibBourguiba. Dans sa mémoire : cinq jours d’une guerre, des ministres envoyés. Puis l’autre récit, celui que l’histoire retiendra selon lui : sous Sissi, Rafah fermé, les Palestiniens affamés, les malades laissés derrière la frontière.


On peut discuter chaque phrase. On ne peut pas ignorer ce qu’elle révèle. Pour une partie de la rue tunisienne, la grande rhétorique anti-normalisation a cessé d’être un horizon. Elle est devenue un test. Et le test n’est plus réussi dès lors que le pain manque à la maison.


La cause palestinienne malmenée en Tunisie


Le crédit d’honneur et le goût du sucre Carthage répond par d’autres mots. Souveraineté. Autosuffisance. Prêt sur l’honneur à taux zéro, annoncé pour le 1er octobre. Ces mots existent. Ils ont une date. Dans le jardin où cet homme parle, ils n’ont pas encore le goût du sucre retrouvé.


Le plus fort n’est pas l’invective. C’est la lucidité amère. Il ne demande pas qu’on le plaigne. Il demande qu’on arrête de jouer. Arrêter de dire « accaparement » quand l’approvisionnement se rétrécit. Arrêter de dire « nous avons refusé le FMI » quand le quotidien applique, par la rareté, une partie de ce que le Fonds exigeait. Arrêter de parler d’Israël pour ne pas parler du cimetière.


Il y a, dans sa phrase, tout le malentendu tunisien des dernières années. Une partie du pays a cru qu’un discours de rupture suffirait à changer la matière du réel. Une autre partie, plus silencieuse — celle des files, des enterrements, des courses d’une épicerie à l’autre — a compris que le réel ne se commande pas à la tribune, une troisième partie résiste à la dérive dictatoriale.


La Tunisie n’a pas besoin d’un nouveau slogan. Elle a besoin que l’huile soit dans le rayon, que l’eau coule, que le pain de vingt heures existe encore, que les hôpitaux tiennent quand la chaleur et le courant lâchent ensemble, et que l’on puisse dire, sans être traité de traître, qu’une politique a échoué.


Elle est si belle, la nuit, la ville de Tunis


Sur l’image, l’homme au chapeau referme le geste. Le micro reste tendu. Autour de lui, la ville continue, comme si de rien n’était. C’est peut-être cela, le vrai scandale : non pas qu’il ait parlé, mais que tant d’autres sachent exactement de quoi il parle — et se taisent encore.


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