Burkina Faso : malgré l’interdiction, l’excision continue de briser des vies
Interdite depuis 1996, l’excision reste une réalité au Burkina Faso. L’Enquête démographique et de santé publiée en 2023 révèle un taux de prévalence de 56 % chez les femmes de 15 à 49 ans et de 9 % chez les filles de 0 à 14 ans. Malgré les lois et les campagnes de sensibilisation, cette pratique demeure enracinée dans certaines communautés, portée par le poids des traditions, l’insécurité et parfois le silence.
Triste, abattue, Poko, un nom d’emprunt, porte encore les blessures d’un geste subi il y a treize ans. Les larmes aux yeux, la jeune femme de 27 ans peine à repousser les souvenirs de son adolescence.
En 2011, alors qu’elle avait 14 ans, elle a été excisée dans son village, situé à la sortie sud de Ouagadougou. Ce jour-là, c’est sa mère qui l’a accompagnée. « On m’a informée avant d’aller. C’est ma mère qui m’a accompagnée avec d’autres femmes. Dans le village, on était deux à ne pas être excisées. Les autres filles se moquaient de nous. Nous aussi, on était contentes de le faire. On ne savait pas qu’après ça, il y aurait d’autres choses. Ça a été très, très douloureux. J’avais 14 ans », raconte-t-elle.
Assise sur une chaise métallique, la tête en partie cachée sous un foulard rose, elle baisse les yeux. Sa voix est parfois à peine audible. La douleur physique a laissé place à une souffrance plus profonde. Aujourd’hui encore, elle redoute les rapports sexuels.
Une pratique interdite, mais toujours présente« Je ne pensais pas aux conséquences puisque j’étais trop petite. Jusqu’à présent, je ne connais pas de garçon. J’ai essayé une fois et ça ne passait pas. On m’a fait comprendre que c’est à cause de ça. Sincèrement, aujourd’hui, je suis triste. Ça me met dans des conditions très difficiles puisque je ne sais pas quand ça va changer », confie-t-elle.
Depuis 1996, l’excision est punie par la loi au Burkina Faso. Les chiffres sont en baisse, mais la pratique persiste dans certaines contrées où les pesanteurs socioculturelles restent fortes.
Selon Marcel Kaboré, chargé de suivi et de supervision à l’ONG Voix des femmes, les séquelles observées chez certaines adolescentes montrent que ces mutilations continuent d’être pratiquées, parfois bien après l’interdiction.
« Quand on voit les adolescentes qui viennent pour la réparation des séquelles, on sait que ça s’est passé il n’y a pas très longtemps, il y a 10 ou 15 ans. Pourtant, à ce moment-là, c’était déjà interdit. Les populations pratiquent l’excision quand l’enfant est encore en bas âge parce qu’à cette période-là, les enfants ne peuvent pas les dénoncer », explique-t-il.
L’insécurité complique la lutteAu-delà des traditions, la crise sécuritaire est devenue un obstacle majeur dans la lutte contre l’excision. Les régions de l’Est, du Sahel, du Centre-Nord et du Nord figurent parmi les zones les plus touchées. Dans plusieurs villages, les équipes de sensibilisation n’arrivent plus à se rendre sur le terrain.
Pour Naki Michel Kaboré, administrateur des affaires sociales à la Direction de la protection et de la promotion de la famille, cette situation favorise la poursuite de la pratique. « Avec la crise sécuritaire, il y a beaucoup de zones où nous ne pouvons plus aller. Dans l’Est, le Sahel, le Centre-Nord et le Nord, l’accès aux villages est très difficile. La démobilisation de certains acteurs y est aussi pour quelque chose. Les dénonciations sont carrément en baisse et beaucoup de tribunaux fonctionnent à minima », affirme-t-il.
Lire aussi: Burkina, la fistule obstétricale, le mal pernicieux qui ronge la dignité des femmesFace au risque de poursuites judiciaires, certaines familles franchissent désormais les frontières pour faire exciser leurs enfants dans des pays voisins. Selon Rasmata Ouédraogo, chargée de suivi des projets à Voix des femmes, les formes d’excision deviennent également plus variées.
« Au Burkina Faso, les types les plus pratiqués sont le premier, qui consiste en l’ablation du clitoris, et le deuxième, qui enlève le clitoris et les petites lèvres. Mais on observe de plus en plus un troisième type, qui enlève aussi l’intérieur des grandes lèvres et entraîne une infibulation », précise-t-elle.
Un numéro vert pour dénoncerPour lutter contre ce fléau, le Burkina Faso dispose d’un numéro vert gratuit et anonyme. Entre 2013 et 2021, plus de 10 000 appels y ont été enregistrés. Durant cette période, 324 personnes ont été jugées et condamnées à des peines de prison allant de deux à vingt-quatre mois. « Ce numéro vert a eu un impact très positif grâce aux dénonciations, parce qu’il est anonyme, gratuit et ouvert 24 heures sur 24 », souligne Naki Michel Kaboré.
Les autorités assurent que d’autres initiatives sont en réflexion pour parvenir à éradiquer l’excision d’ici à 2030. En attendant, des femmes comme Poko continuent de vivre avec les conséquences de cette pratique. Ce jour-là, elle s’est rendue dans les locaux de l’ONG Voix des femmes, avec l’espoir de trouver un soulagement grâce à la réparation des séquelles. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres victimes, le combat ne s’arrête pas au jour de l’excision. Il se poursuit, souvent dans le silence, au fil des années.
Martin Kaba
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