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Dans Les « démons de l'empereur » de Simon Batoumeni, une once d'abdication morale

Dans Les « démons de l'empereur » de Simon Batoumeni, une once d'abdication morale

Dans son roman « Les Démons de l’empereur », Simon Batoumeni délaisse, à la fin, la tragédie de la chair pour filmer l’effondrement d’un empire de l’intérieur. À travers la confession d’un souverain déchu, l’auteur livre une autopsie féroce de la manipulation politique, où le pouvoir absolu s’efface derrière le contrôle invisible de l’information.


« J’avais failli, piètre princeps, j’avais lamentablement failli. Censément bouclier de la société, je l’avais exposée à la violence d’un être démoniaque. Protecteur désigné de mes concitoyens, j’avais offert à un démon les moyens de les terroriser. En mon nom, avec mon approbation souvent, sans plus d’examen sur les poursuites qu’il faisait intenter, il avait meurtri des centaines de gens, détruit des dizaines de vies. Ce démon faisait condamner à tour de bras, sur des prétextes fallacieux ; perdu dans les nuées, j’apposais avec légèreté mon seing sur les arrêts funestes qu’il imposait aux juges. Le sang de ses innocentes victimes retombe sur ma tête, coresponsable de leur exécution. C’est de moi qu’il tenait les armes qui lui permettaient d’anéantir ceux qui étaient susceptibles de contrarier son envol. J’avais couvé la vipère qui allait frapper les miens, nourri l’hydre qui viendrait saccager ma propre domus. Le vide autour de moi, ce fou furieux avait déchiqueté ma famille pour se frayer un chemin vers le sommet, il avait assassiné mon fils unique, le principal obstacle à son ambition, la haie à enjamber. Je l’avais tellement rapproché du pouvoir qu’il en était venu à rêver, à concevoir le projet insensé de s’en emparer. Coupable à tous égards. Pitoyable, il m’avait enserré dans ses filets à la manière d’un rétiaire. Ce maître-manipulateur lisait en moi comme dans un livre ouvert et me faisait avaler tous ses mensonges. Il me faisait faire ce qu’il voulait, quand il le voulait. Mes canaux de renseignements étaient entièrement sous son contrôle, inspectant mon courrier, filtrant les informations qui m’étaient adressées, faisant interroger mes visiteurs, reformulant mes instructions. Charmeur insidieux, il m’encourageait à rester loin de Rome, afin de tisser sa toile en toute tranquillité. J’étais la souris, il était le chat, l’enjôleur qui orientait mes décisions. Filtre placé entre le monde et moi, je n’accédais à la réalité qu’à travers le prisme de sa malignité. Ce qui m’apparaissait la réalité était déformée dans le sens de ses intérêts. N’étaient transmis que ceux de mes ordres qui correspondaient à ses propres vues, ne m’était rapporté que ce qui était utile à sa cause, ne me parvenait que ce qui servait ses intérêts. Je ne voyais que ce qu’il voulait que je voie, mur intercalé devant l’état réel de l’opinion publique, je n’entendais que ce qu’il souhaitait que j’entende. Les rares échos de son abominable tyrannie m’en paraissaient incroyables, récriminations des éternels insatisfaits assurément, exagérations d’esprits chagrins, propagande mensongère d’opposants aigris. » (P196)


La beauté de cet extrait réside dans sa description clinique de la captivité politique. Simon Batoumeni n’y dépeint pas une destitution par les armes, mais une éviction par l’information. L’empereur y confesse l’instauration d’un véritable « filtre » bureaucratique et psychologique, une cellule de verre qui l’a coupé du monde tout en lui laissant l’illusion de la gouvernance.


L’extrait se présente donc comme un réquisitoire implacable que le vieil empereur dresse contre lui-même, avouant sa complicité passive dans les crimes d’un collaborateur démoniaque.


L’extrait démonte avec une précision d’orfèvre le piège de la délégation absolue. Le ministre ou collaborateur ne renverse pas le princeps ; il se rend indispensable en devenant l’unique passerelle entre le palais et l’Empire. Le passage aligne les structures syntaxiques répétitives à valeur de constatation d’impuissance (« ne m’était rapporté que », « je ne voyais que », « je n’entendais que »), qui traduisent l’enfermement sensoriel du souverain.


En s’accaparant les canaux de communication – interception des courriers, réécriture des directives, interrogatoire des visiteurs –, le ministre opère ce que les sciences politiques modernes nommeraient un contrôle de l’agenda. L’empereur avoue la mort de sa propre souveraineté : « Je n’accédais à la réalité qu’à travers le prisme de sa malignité. » Le mot prisme est ici capital, et pour cause, il n’indique pas seulement un blocage, mais une réfraction, une déformation volontaire de la vérité historique au profit d’intérêts privés.


L’éloignement de Rome ou la complaisance de la cécité


L’un des ressorts les plus subtils de cette manipulation réside dans l’éloignement géographique du monarque, encouragé par ce « charmeur insidieux ». Ce détail textuel renvoie de manière flagrante à la figure historique de l’empereur Tibère, abandonnant la fureur de Rome pour la solitude de Capri, laissant le redoutable préfet du prétoire Séjan régner par la terreur en son nom. Oui, chez Simon Batoumeni, cet exil volontaire est le symptôme d’une lâcheté intellectuelle. Le pouvoir fatigue le vieux princeps, et le ministre utilise cette lassitude comme un solvant pour dissoudre sa vigilance.


La métaphore du combat de gladiateurs s’impose alors logiquement sous la plume de l’auteur : « Il m’avait enserré dans ses filets à la manière d’un rétiaire. » Le rétiaire, dans l’arène, est celui qui n’affronte pas de face, mais qui immobilise son adversaire lourdement armé — ici, le princeps et son appareil d’État – sous les mailles d’un filet invisible.


La psychologie du déni : Le confort du mensonge


La fin de l’extrait livre une analyse remarquable de la complicité involontaire de la victime. Si la manipulation réussit, c’est parce que le souverain s’en fait l’allié par pur confort psychologique. Lorsqu’émergent les « rares échos » de la tyrannie du ministre, l’empereur choisit de les disqualifier immédiatement. Simon Batoumeni utilise un vocabulaire du mépris bureaucratique très évocateur : « récriminations des éternels insatisfaits », « exagérations d’esprits chagrins ».


Cette cécité volontaire rappelle le mécanisme de protection des tyrans décrit par Shakespeare dans Othello. À l’instar du Maure face à Iago, l’empereur préfère croire au mensonge cohérent et flatteur de son second plutôt qu’à la vérité brute et dérangeante portée par les cris du peuple.


Admettre la tyrannie de son ministre aurait obligé le princeps à admettre sa propre déchéance ; il a préféré dormir dans les nuées pendant que Rome saignait sous son seing.


Bedel Baouna


- Les démons de l’empereur. Simon Batoumeni, Vérone éditions, 271 pages, 22 euros





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