Tribune | Commémoration de l’indépendance : alliance du « Tigre du Bengale et de l’Eléphant » ou quand Indiens et Ivoiriens accélèrent leur rapprochement stratégique ! [Par Gilles Djéyaramane]
Ce vendredi 7 août 2026, la Côte d’Ivoire célébrait le 66e anniversaire de son indépendance. A l’occasion du désormais traditionnel défilé dont le thème 2026 était « Forces de Défense et de Sécurité, au service de la paix, de l’unité et du développement », elle accueillait plusieurs nations amies notamment le Bénin, le Gabon, la Guinée et l’Inde. Une participation des soldats indiens qui m’a particulièrement interpellé.
Que vous inspire le défilé des troupes indiennes lors de cette cérémonie ?
Originaire de Pondichéry (Pondichéry est un territoire de la « Fédération Indienne ») et ayant grandi en Côte d’Ivoire, c’est très clairement un grand moment d’émotion et une intense satisfaction à titre personnel.
L’engagement de soldats indiens issus de l’artillerie dans le défilé et la présence du ministre d’Etat en charge des Affaires extérieures et à l’Environnement, aux Forêts et au Changement climatique, Kirti Vardhan Singh, sont des marqueurs forts du renforcement des liens entre les deux pays. Cette célébration traduit incontestablement un rapprochement des visions stratégiques de leurs dirigeants.
Il est important de rappeler que ces deux nations partagent de nombreuses valeurs humanistes et universelles. En matière d’hospitalité par exemple, n’en déplaise à certains, elles constituent des « terres d’accueil » pour de nombreux réfugiés, on se souviendra que l’Inde accueille le gouvernement tibétain en exil et le Dalaï-Lama, tout comme la Côte d’iVoire a abrité ou abrite encore de nombreux exilés politiques ou économiques parfois en danger dans leur pays. Autre point remarquable, Ivoiriens comme Indiens revendiquent chacun « leur exception culturelle » qu’elles font rayonner au niveau international : gastronomie, musique, etc.
Pour ma part, je me réjouis donc de l’intensification de ces échanges Sud-Sud et j’espère qu’ils passeront prochainement un cap plus ambitieux.
L’Inde revendique une stratégie de multialignement, de quoi s’agit-il ?
Après avoir été le « chantre » du non-
alignement et du multilatéralisme durant des décennies au travers notamment du système onusien, l’Inde depuis quelques années développe une politique de multialignement.
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Ce positionnement s’inscrit dans un renouveau de la réflexion stratégique diplomatique indienne sous l’impulsion de Subrahmanyam Jaishankar emblématique ministre des Affaires extérieures du pays depuis mai 2019.
Dans son ouvrage « The India Way », il a formalisé sa vision du multialignement .« Nations will have to forge issue-based relationships that can often be pulling them in different directions. Keeping many balls up in the air and reconciling commitments to multiple partners takes great skill. There will be convergence with many but congruence with none. » Concrètement, il s’agirait de mettre en place des partenariats à géométrie variable et ce même s’ils sont susceptibles d’apparaitre en opposition les uns par rapport aux autres. De plus, si l’Inde peut bâtir des coopérations ou des alliances avec des partenaires, ces dernières ne sauraient être exclusives.
Parallèlement à ce positionnement privilégiant ses intérêts nationaux, l’Inde a également l’ambition d’être un des leaders et même « la voix » du Sud Global. Le G20 organisé en Inde en 2023 avait d’ailleurs comme slogan « Le monde est une famille » et dès janvier 2023, un sommet virtuel, « Voice of Global South Summit » avait réuni plus de 100 pays issus du Sud Global en amont du G20. New Delhi avait « arraché » un statut de membre du G20 pour l’Union africaine. L’Inde poursuit donc son rapprochement avec le Sud Global.
Que peut attendre la Côte d’Ivoire d’une relation renforcée avec l’Inde ?
Rappelons en préambule que cette relation entre l’Inde et la Côte d’Ivoire n’est pas nouvelle, New Delhi et Abidjan entretiennent des relations diplomatiques et économiques depuis plusieurs décennies.
Aujourd’hui, la mise en place d’un véritable cadre de coopération structuré serait de l’ordre du « gagnant-gagnant. »
Premièrement, cela serait l’occasion pour Abidjan de diversifier ses partenaires économiques. L’Inde excelle dans plusieurs domaines notamment la pharmacie et la médecine ou encore l’informatique et un réel transfert scientifique et technologique est possible.
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Deuxièmement, l’Inde est une puissance militaire incontestable. Ses armées peuvent s’adapter à une multitude de théâtres d’opérations. Elle peut permettre à la Côte d’Ivoire d’accroître son potentiel militaire par des programmes de formation ou d’équipements. Dans un monde mouvementé et dans lequel il convient de moderniser ses capacités de défense, un allié comme l’Inde peut être appréciable d’autant plus que ce dernier ne peut être accusée de velléités néocolonialistes.
Troisièmement, le renforcement des relations avec l’Inde s’inscrit dans une forme de « multialignement à l’ivoirienne ». Une approche géopolitique que n’aurait pas renié à mon humble avis le regretté président Félix Houphouët Boigny compte tenu qu’un rapprochement avec New Delhi ne devrait pas froisser Paris, aujourd’hui solide allié stratégique du géant indien.
Parallèlement, il serait honnête de souligner que l’Inde, de son côté, a tout intérêt à privilégier des partenariats civils et militaires avec les pays de l’espace francophone comme la Côte d’Ivoire.
Au niveau économique, elle a aussi de nombreux besoins notamment de produits issus de l’agriculture ivoirienne (la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial d’anacarde, et un des premiers producteurs de caoutchouc ) et de minerais.
Au niveau militaire, on notera qu’un attaché militaire est venu renforcer l’Ambassade de l’Inde à Abidjan et qu’un salon commercial de l’armement a été organisé dans la « perle des lagunes » au bénéfice des industriels indiens en 2025.
Enfin, sur le plan diplomatique, pour optimiser sa stratégie de multialignement et élargir davantage son audience international, l’Inde doit établir un dialogue avec l’espace francophone. La Côte d’Ivoire est un des piliers de la Francophonie. Les dirigeants indiens ont, semble-t-il, conscience que la parole de la Côte d’Ivoire est précieuse car écoutée dans les enceintes diplomatiques en Afrique mais aussi à l’international.
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