Burkina/Santé : « La dépression est multifactorielle, il n'y a pas qu'un seul facteur qui conduit à être dépressif », Dr Daniel Sorgho
Souvent confondue avec un simple passage à vide, la dépression est pourtant une maladie qui peut avoir de lourdes conséquences lorsqu’elle n’est pas prise en charge. Dans cet entretien, le Dr Daniel Sorgho, médecin psychiatre au CHU Yalgado Ouédraogo, revient sur les causes, les signes d’alerte, les traitements disponibles et l’importance de briser les préjugés afin d’encourager les personnes concernées à demander de l’aide.
Lefaso.net : Qu’est-ce que la dépression et en quoi se distingue-t-elle d’une simple période de tristesse ou de découragement ?
Dr Sorgho : Pour bien comprendre la dépression, il faut d’abord mieux comprendre certaines notions, notamment la notion d’humeur et d’humeur normale. L’humeur, c’est cette disposition qu’on a à ressentir du plaisir ou à ressentir du déplaisir. Et l’humeur normale, généralement, c’est une humeur qui oscille entre les deux pôles, le plaisir et le déplaisir.
Le plaisir, quand on est dans une situation de développement heureux, l’humeur, naturellement, va être dans le pôle plaisir. Et le déplaisir, quand on est dans une situation stressante, l’humeur va osciller vers l’autre pôle, qui est donc le déplaisir. La dépression, quant à elle, est un trouble de l’humeur qui va être caractérisé par une tristesse pathologique, c’est-à-dire que l’humeur se fixe de façon durable dans le pôle du déplaisir.
Et cela se distingue de l’humeur ordinaire, du simple sentiment de découragement, parce qu’au-delà de cette tristesse pathologique qui dure depuis au moins 2 semaines, on va avoir d’autres signes qui vont être associés. Et le principal signe qui va être associé, c’est essentiellement cette perte durable de la capacité à éprouver du plaisir. C’est-à-dire que le sujet, à un moment donné, ne ressent plus de plaisir dans ses loisirs habituels. Et au-delà de cela, s’associent d’autres signes comme l’anxiété : la personne va se montrer un peu ralentie, elle va faire des choses de façon plus lente que d’habitude, ou au contraire, la personne va être beaucoup plus agitée. La personne peut se culpabiliser, peut avoir un sentiment de regret, de désespoir, l’avenir est beaucoup plus sombre.
Et à côté de cela, il y a d’autres symptômes qui sont généralement les signes par lesquels les gens se présentent à l’hôpital dans notre contexte. Ce sont des signes physiques, par exemple le fait de ne pas dormir, la personne aura la sensation d’être fatiguée en permanence, des maux de tête, un manque d’appétit, etc. Sur le plan de la sexualité, la personne peut présenter une baisse de libido, c’est-à-dire que la personne ne s’intéresse plus, n’a plus envie d’une relation sexuelle. La personne peut présenter aussi des idées suicidaires, avoir envie de mourir et, malheureusement, certains passent à l’acte. Le risque suicidaire constitue une complication majeure de la dépression.
Quels sont les principaux facteurs qui peuvent conduire un jeune à développer une dépression ?
La dépression est multifactorielle. Il n’y a pas qu’un seul facteur qui conduit à être dépressif. Généralement, on les regroupe en trois grands groupes que sont : les facteurs biologiques, les facteurs psychologiques et les facteurs sociaux. Parlant des facteurs biologiques, c’est essentiellement l’aspect génétique. Un jeune qui a des antécédents familiaux de troubles mentaux en général et de troubles de l’humeur en particulier va être plus susceptible de développer lui-même la dépression qu’un autre jeune qui n’a pas ces mêmes antécédents. En plus de cela, il y a des facteurs psychologiques. Un jeune qui a une faible estime de sa personne, qui a tendance à se dévaloriser, à avoir une mauvaise image de sa personne, est vulnérable par rapport à la dépression.
À cela s’ajoutent les traits de personnalité. Lorsqu’une personne a tendance à être pessimiste, qui a une hypersensibilité au stress ou qui a des difficultés à gérer ses émotions, est beaucoup plus vulnérable. La présence d’une maladie physique chronique ou d’une addiction avec substances (alcool, tabac, cannabis, etc.) ou sans substances, notamment la dépendance aux écrans, aux jeux de hasard en ligne (paris sportifs par exemple), etc., aggrave la vulnérabilité psychologique du jeune et peut favoriser la survenue d’une dépression. Le troisième grand groupe, c’est essentiellement les facteurs sociaux. Et sur ce plan, il y a d’abord l’environnement familial, surtout si le climat familial est conflictuel, si le sujet a été victime de négligence ou vit dans un milieu marqué par des difficultés socioéconomiques. Ce sont des faits qui peuvent favoriser l’apparition de troubles dépressifs.
À cela s’ajoutent les questions de traumatismes (abus physiques, psychologiques ou sexuels), les échecs scolaires, le harcèlement à l’école ou le cyberharcèlement. Il y a aussi les évènements de vie négatifs comme le deuil, les ruptures amoureuses, l’isolement social, la stigmatisation qui accroissent le mal-être du jeune et le rendent vulnérable à la dépression. Un autre aspect non des moindres qui concerne les jeunes, c’est leur rapport aux réseaux sociaux. En effet, bien qu’ils puissent offrir du soutien, ils exposent également à une comparaison sociale constante. Le jeune peut alors avoir l’impression que sa vie est un échec tandis que celles des autres sont meilleures.
Quels sont les signes qui doivent alerter les parents et proches ?
L’un des premiers signes qui alertent, ce sont les plaintes d’insomnie. Lorsque la personne dit ne pas pouvoir dormir pendant des jours, c’est un signe à ne pas négliger. Aussi, lorsqu’un proche devient facilement irritable, a des crises de larmes à la moindre contrariété, il faut s’en inquiéter. Chez les jeunes en activité, la baisse du rendement scolaire ou académique, le désinvestissement professionnel ou lorsqu’il commence à s’isoler (se renferme à la maison, coupe les contacts), à ne plus prendre goût à ses loisirs habituels, cela doit interpeller. Il y a aussi la présentation physique. Lorsque la personne commence à ne plus prendre soin d’elle-même, se présente de façon négligée, le visage triste, cela doit questionner.
Quels comportements ou changements d’attitude peuvent indiquer qu’un jeune envisage de mettre fin à ses jours ?
Avant l’acte suicidaire généralement, il y a quand même des symptômes. Premièrement, ce sont les idées suicidaires. La personne va être de plus en plus obsédée par ces idées. Elle va à la limite même fantasmer le suicide, trouver que c’est la meilleure solution à son problème. Et la personne peut à ce stade déjà parler de ses intentions. Devant une personne qui présente une souffrance, il faut toujours l’écouter et parfois même aller chercher les informations notamment. Est-ce que la personne a des idées suicidaires ? Et ne pas banaliser ce que la personne dit. Si la personne verbalise des idées suicidaires, parle de son envie de mort, il ne faut pas négliger car ce sont des symptômes pré-suicidaires et il faut en prendre en compte.
Comment réagir lorsqu’un jeune confie qu’il se sent mal, désespéré ou qu’il pense au suicide ?
Il faut écouter la personne avec bienveillance, c’est-à-dire avec attention et sans jugement. Il faut l’encourager à verbaliser ses émotions dans un endroit calme qui garantit la confidentialité. Il ne faut surtout pas banaliser sa souffrance de l’autre et prendre au sérieux ses intentions suicidaires si elles sont communiquées. Les souffrances ne se comparent pas. Les gens ont tendance à dire : « Pour toi est mieux. Moi j’ai vécu pire que ça ».
Chacun de nous a ses forces et ses limites. Une autre chose à faire, c’est de se montrer disponible pour assister la personne. Surtout éviter de le laisser seul, surtout s’il pense au suicide. Veillez à mettre à distance les objets létaux, surtout si le sujet indique le moyen avec lequel il pense mettre fin à ses jours (arme à feu, arme blanche, corde, produits toxiques, médicaments…). Enfin, il faut surtout conduire la personne vers tout professionnel de santé en général et en particulier vers les professionnels de la santé mentale (psychiatre et psychologue) pour une prise en charge adéquate.
Est-ce qu’il y a un lien entre la dépression et les idées suicidaires ?
Oui ! Il y a un lien entre la dépression et les idées suicidaires. D’abord les différentes études montrent l’existence de ce lien. Il faut savoir que la dépression est la principale cause de suicide et de tentatives de suicide. On estime que 40 à 80 % des suicides et des tentatives de suicides sont directement liés à la dépression. Jusqu’à 60 % des personnes qui se suicident souffraient d’un trouble de l’humeur tel que la dépression, et la présence d’un trouble dépressif multiplie jusqu’à 30 fois le risque de suicide par rapport à la population générale.
Il faut noter que l’un des symptômes centraux de la dépression est le sentiment profond de désespoir et la conviction que la souffrance est insurmontable ou permanente. En plus de cela, la dépression s’accompagne d’une altération cognitive qui réduit la capacité de la personne à trouver des solutions alternatives à ses problèmes. L’un dans l’autre, le sujet aura tendance à voir la mort comme unique solution pour mettre fin à sa souffrance.
La dépression se soigne-t-elle ? Si oui, quelles sont les principales options de prise en charge disponibles ?
Oui ! la dépression se soigne. La prise en charge peut se faire en hospitalisation ou en ambulatoire selon la sévérité des symptômes. Deux options existent. Quand la dépression est de forme légère à modérée, la psychothérapie seule peut suffire à traiter le patient. Mais si elle est sévère, on associera un traitement médicamenteux à la psychothérapie. Il faut dire que les médicaments utilisés pour le traitement de la dépression dont nous disposons dans notre pays sont généralement bien tolérés. Et les résultats pour ceux qui observent bien le traitement sont satisfaisants.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souffrent en silence ainsi qu’à leurs proches pour prévenir les drames liés à la dépression ?
Pour les jeunes qui souffrent, l’un des meilleurs conseils, c’est de ne pas négliger une souffrance psychologique. Il faut la reconnaître et savoir demander de l’aide. Nul n’est à l’abri de la dépression. Demander de l’aide n’est pas une faiblesse, mais au contraire, c’est faire preuve d’une meilleure connaissance de sa personne, de ses limites. C’est une maladie qui peut toucher tout le monde. Certes nous n’avons pas les mêmes fragilités, mais il ne faut pas s’enfermer dans des clichés du genre « c’est une maladie des Blancs, c’est une maladie des personnes faibles ». Chacun est spécifique. Il faut se faire aider car la dépression a des répercussions énormes sur l’individu, son entourage, son travail, ses études.
Pour l’entourage, soyez à l’écoute de vos jeunes pour identifier ceux qui souffrent en silence. Il faut les conduire le plus rapidement possible, en consultation. Plus la consultation se fait tôt mieux on prévient l’apparition des complications dont le suicide. N’attendez pas de venir voir les professionnels que nous sommes, à un stade avancé de la maladie.
Entretien réalisé par Dominique Muriel Ouédraogo Lefaso.net
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