La disparition d’Hamad bin Khalifa Al Thani, le bâtisseur d’un Qatar influent et respecté
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Le décès de Sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani, le 12 juillet dernirer à l’age de 74 ans et alors que son fils lui a succédé et a poursuivi avec succès la modernisation du pays, est l’occasion de relire les fondements d’une diplomatie qatarie qui pèse lourd désormais sur le plan international et dont le monde arabe et maghrébin, tout comme le monde occidental, ont beaucoup à apprendre
Ridha Driss, chercheur tunisien et responsable politique
Le 12 juillet 2026, le Qatar perdait celui qui fut l’architecte visionnaire d’un micro État devenu un pays influent et respecté sur le plan diplomatique international. Sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani n’était pas simplement “un émir pétrolier” parmi d’autres. Il était l’auteur d’une révolution silencieuse et méthodique qui a transformé un Émirat désertique de chasseurs de perles ruinés en un acteur incontournable de la géopolitique mondiale et d’une régulation économique apaisée. Sa mort invite à revisiter une oeuvre dont les leçons restent d’une actualité brûlante — singulièrement pour les sociétés arabes en quête de souveraineté réelle.
Un État né de la contrainte, façonné par la volonté
Lorsque Hamad s’empare du pouvoir en juin 1995, il hérite d’un territoire grand comme un tiers de la Belgique, encerclé entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, avec une armée symbolique et une économie monoressource. Les théories classiques des relations internationales n’accordent aucune marge de manoeuvre aux États de cette taille. Hamad leur a donné tort. Sa première intuition stratégique fut de comprendre que la contrainte géographique n’est pas une sentence — c’est une variable à réinventer.
Le pari du GNL : une vision avant le marché
Là où ses voisins produisaient du pétrole et construisaient des palais, Hamad misait tout sur le gaz naturel liquéfié (GNL), une technologie alors coûteuse et risquée. Les investissements colossaux dans les infrastructures de liquéfaction ont transformé le Qatar en premier exportateur mondial de GNL, avec une production dépassant 77 millions de tonnes par an. Le PIB par habitant a été multiplié par vingt en moins de deux décennies. Mais Hamad savait qu’une matière première, aussi abondante soit-elle, ne garantit ni sécurité ni influence durable. Elle crée seulement de l’appétit chez les voisins.
La doctrine de la puissance indispensable
La grande originalité de la stratégie qatarie réside dans ce que les politologues ont appelé la « puissance subtile ». Hamad n’a pas cherché à construire une armée : il a construit une nécessité. En fondant Al Jazeera en 1996, il s’est offert le premier média arabe indépendant — et la caisse de résonance de toutes les contestations populaires de la région. La même année, il finançait la construction de la base d’Al Udeid, qu’il mettait gracieusement à disposition des États-Unis. Le raisonnement était d’une clarté redoutable : si l’Amérique stationne ses troupes sur mon territoire, m’attaquer revient à attaquer l’Amérique.
L’art du double jeu assumé
Ce qui a le plus irrité ses voisins du Golfe n’est pas la richesse du Qatar, c’est son indépendance. Doha a maintenu des canaux ouverts avec le Hamas, les Talibans et l’Iran, tout en hébergeant le plus grand commandement militaire américain au Moyen-Orient. Cette diplomatie de la valeur pour tous a fait de Doha le seul interlocuteur crédible dans les négociations les plus impossibles : l’accord de paix afghan, les échanges d’otages à Gaza, les médiations libanaise, soudanaise ou libyenne. Ce n’est pas de la neutralité , c’est de la valeur stratégique génératrice de puissance.
La Qatar Investment Authority : diplomatie par les actifs
En 2005, Hamad créait la Qatar Investment Authority (QIA), aujourd’hui gestionnaire de plus de 500 milliards de dollars d’actifs. Harrods, le Shard, Canary Wharf, 17 % de Volkswagen, le Paris Saint-Germain , autant d’acquisitions qui n’obéissent pas à une logique purement financière, mais à une stratégie d’entrelacement des intérêts. Quand les capitales européennes ont des intérêts économiques majeurs engagés à Doha, exercer des pressions sur le Qatar devient politiquement coûteux. L’actif est devenu bouclier. La richesse est devenue interdépendance.
Palestine : une cause, pas une posture
En 2012, Hamad devenait le premier chef d’État à visiter Gaza depuis 1967. Ce geste, volontairement symbolique, traduisait une constante de sa politique étrangère : le soutien à la cause palestinienne n’est pas un accessoire rhétorique, c’est une position structurante. Ce positionnement lui a conféré une légitimité populaire arabe qu’aucune dépense de communication n’aurait pu acheter , et qui reste l’une des bases de l’influence qatarie dans la rue arabe, au-delà des calculs entre États.
Qatar-Tunisie : une amitié stratégique à réinscrire dans l’avenir
La relation entre le Qatar et la Tunisie mérite une attention particulière. Dès le déclenchement de la révolution de 2011, Hamad a soutenu le processus démocratique tunisien , politiquement, diplomatiquement et financièrement, avec des engagements dépassant le milliard de dollars lors du Forum de l’investissement de 2012, puis 1,25 milliard supplémentaire en 2016. Le Qatar est devenu le premier investisseur arabe en Tunisie, le deuxième investisseur étranger direct après la France. Cette relation reposait sur une conviction partagée : la transition démocratique tunisienne était un bien collectif arabe, pas seulement une affaire intérieure.
La Tunisie traverse aujourd’hui l’une des phases les plus difficiles de son histoire post-révolutionnaire. La concentration des pouvoirs, la répression de l’opposition démocratique, l’affaiblissement des institutions , autant de dynamiques qui éloignent le pays des idéaux de 2011. Dans ce contexte, l’héritage d’Hamad bin Khalifa prend une résonance particulière : il rappelle que la démocratie n’est pas un luxe réservé aux grands États, et que les petits pays peuvent peser dans la balance internationale à condition de construire des partenariats fondés sur la valeur ajoutée réelle.
Vers un partenariat Qatar-Tunisie renouvelé pour l’après
L’héritage d’Hamad appelle une réflexion sur la nature des relations futures entre Doha et la Tunisie démocratique. Non pas une relation de dépendance financière, mais un véritable partenariat stratégique entre un État du Golfe qui a prouvé sa capacité à penser long terme, et une société tunisienne qui a démontré , malgré les vicissitudes , sa maturité civique et sa vocation démocratique. La transition vers un Qatar post-gaz (Vision 2030), axée sur la connaissance, l’innovation et la diversification, trouve des correspondances naturelles avec les atouts tunisiens : capital humain qualifié, position géographique charnière, tradition universitaire solide.
Un tel partenariat ne se décrète pas , il se construit, patiemment, sur la confiance mutuelle, la reconnaissance des intérêts convergents et le respect de la souveraineté de chacun. L’opposition démocratique tunisienne, qui souffre aujourd’hui de l’isolement et de la répression, a besoin de relais régionaux crédibles. Le Qatar, fidèle à la vision d’Hamad, reste l’un des rares acteurs du Golfe à avoir prouvé, dans les faits, que soutenir la démocratie dans le monde arabe n’est pas incompatible avec les intérêts nationaux , c’en est, au contraire, un prolongement naturel.
L’homme, l’oeuvre et la leçon
Hamad bin Khalifa a construit son pays en dix-huit ans. Il l’a pris à son propre père , et il l’a quitté librement au profit de son fils, qui a continué, pertinemment l’œuvre de son père. Entre les deux, il a édifié ce que les manuels de relations internationales n’avaient pas encore de catégorie pour nommer : une puissance de médiation durable, fondée non sur la coercition mais sur l’indispensabilité. Ce modèle , porteur, reste l’une des trajectoires les plus instructives de notre époque pour tout État qui refuse de subir sa géographie.
La Tunisie, pays de deux passions, la liberté et la souveraineté, a tout à gagner à s’inspirer de ce modèle, non pour le copier mais pour y puiser l’audace de construire sa propre version : une puissance méditerranéenne, pivot entre l’Afrique et l’Europe, fondée sur ses cerveaux, sa sagesse politique, sa société civile et ses alliances choisies.
C’est cela, l’héritage vivant de l’homme qui, il y a trente ans, avait compris que l’avenir n’attend pas, il se bâtit.
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