Congo-Brazzaville : Anatole Collinet Makosso, ou le sens foireux des mots
Tribune
Le 22 juin dernier (2026), devant les députés et les membres du gouvernement, le Premier ministre congolais Anatole Collinet Makosso a livré son discours de politique générale. Plus d’une heure de parole, de promesses et de formules destinées à imprimer les esprits. Une phrase, pourtant, a retenu l’attention : « Le présent mandat, c’est le temps des missions. Il faut bâtir, livrer et changer le quotidien des Congolais. »
À première vue, il ne s’agirait plus « d’actions », mais de « missions ». Certes le détail paraît anodin ! Mais il ne l’est pas en réalité. Parce que les mots, n’étant jamais innocents, sont les premiers actes du pouvoir. Avant de gouverner les hommes, on gouverne les mots. George Orwell en avait fait le cœur de sa réflexion : lorsque le langage se brouille, la pensée finit elle-aussi par s’obscurcir. Or, qu’est-ce qu’une mission ? Une mission est confiée. Elle suppose un mandant et un mandataire. Le missionnaire agit au nom de quelqu’un d’autre, selon un objectif déterminé. Il exécute. L’action, elle, relève de la responsabilité. Elle engage celui qui la mène et se juge à ses résultats.
Mais la différence est loin d’être sémantique. Un homme politique n’est pas un missionnaire, il n’est pas envoyé sur Terre pour accomplir une œuvre mystérieuse dont lui seul connaîtrait le sens. Il reçoit un mandat du peuple, non une mission providentielle. La démocratie repose sur des citoyens qui délèguent temporairement leur pouvoir, pas sur des élus investis d’une vocation quasi religieuse. En parlant de « missions », le Premier ministre déplace le centre de gravité de la responsabilité politique. Une mission peut échouer parce que les circonstances étaient défavorables. Une action, elle, se mesure et se vérifie. Construire une école est une action. Construire cent écoles est un programme. Les livrer dans les délais est une responsabilité. Les appeler des « missions » ne construit pas un seul mur.
Le problème de la politique congolaise renvoie à une étrange passion pour les mots qui finissent par remplacer les choses. On inaugure des intentions avant d’inaugurer des infrastructures. On célèbre des visions avant de produire des résultats. Le vocabulaire devient un chantier plus vaste que le pays lui-même. À force de rebaptiser les réalités, on finit par croire qu’elles ont changé. On ne parle plus de crise, de chômage, de pauvreté, mais de résilience, d’employabilité et de défis. Et voici maintenant qu’on ne parle plus d’actions mais de missions.
Le philosophe Ludwig Wittgenstein écrivait que « les limites de mon langage signifient les limites de mon monde ». Lorsque les mots cessent de désigner précisément les choses, ils deviennent des rideaux derrière lesquels le pouvoir peut dissimuler son impuissance.
Il serait toutefois trop facile de ne faire porter cette responsabilité qu’au Premier ministre. Les dirigeants parlent ainsi parce qu’ils savent que nous les écoutons avec des oreilles bouchées. Le brouillard du langage prospère toujours sur la paresse de ceux qui renoncent à interroger les mots.
Les mots et les choses
Or une démocratie vivante commence dans cette exigence modeste de demander à un responsable politique de nommer correctement les choses. Non par goût du purisme, mais parce qu’un mot imprécis peut devenir une politique imprécise, et qu’une politique imprécise débouche sur une responsabilité introuvable. Il ne s’agit donc pas de tourner en dérision un choix lexical, mais de rappeler une évidence : un gouvernement n’est pas jugé sur la beauté de ses formulations, mais sur la réalité de ses actes. Les citoyens n’habitent pas des discours ; ils habitent des villes, des écoles, des hôpitaux, des routes, des administrations.
Question toute simple : que veulent réellement dire les mots que l’on nous adresse ? Quelles que soient nos sensibilités politiques, nos appartenances régionales ou nos intérêts particuliers, nous avons en commun le droit d’exiger un langage clair, des responsabilités assumées et des résultats tangibles. Les mots peuvent diviser lorsqu’ils servent à masquer la réalité ; ils peuvent aussi unir lorsqu’ils retrouvent leur sens premier, celui de dire le vrai, afin que chacun puisse juger en conscience. C’est à cette vigilance collective, patiente et lucide, que le Congo est aujourd’hui convié.
Continuité
Ce glissement lexical n’est d’ailleurs pas une première. Il y a chez Anatole Collinet Makosso une continuité dans la communication politique où les concepts se renouvellent plus vite que les résultats. En 2021 déjà, dans son premier discours de politique générale, il avait solennellement annoncé « les douze travaux » de son gouvernement. La référence à Hercules était transparente car il s’agissait de donner à l’action gouvernementale une dimension héroïque, voire mythologique. Le symbole était séduisant. Encore fallait-il qu’il survive à l’épreuve des faits.
Cinq ans plus tard, une question s’impose avec une simplicité désarmante : où sont passés ces douze travaux ? Lesquels ont été menés à terme ? Lesquels ont transformé durablement le quotidien des Congolais ? Lesquels peuvent être objectivement évalués ?
Faut-il rappeler ici qu’un programme politique n’est pas une figure de style, mais un contrat moral ? Il appelle un bilan, des indicateurs, des réussites assumées comme des échecs reconnus. Or, au lieu de revenir sur ces « douze travaux », d’en dresser l’inventaire et d’en rendre compte devant la représentation nationale, le discours inaugure une nouvelle formule : « le temps des missions ». Comme si chaque mandat devait inventer son propre vocabulaire afin d’éviter de répondre au précédent. Cette manière de procéder rappelle ce que Camus appelait, dans un autre contexte, « le refuge dans les mots ». Lorsque la réalité résiste, on change parfois les termes dans l’espoir de renouveler l’espérance. Mais les mots n’effacent ni les retards, ni les routes inachevées, ni les hôpitaux insuffisants, ni les écoles délabrées. Pas plus qu’ils ne suspendent le jugement des citoyens.
Les métaphores politiques ont leur utilité ; elles donnent une direction, une énergie, parfois une vision. Mais elles deviennent vite des écrans quand elles se succèdent sans déboucher sur une reddition de comptes. Hier, les « douze travaux ».
Aujourd’hui, les « missions ». Demain, quel nouveau slogan viendra remplacer celui d’aujourd’hui ? À force de baptiser chaque séquence gouvernementale d’une expression nouvelle, le risque est grand de faire oublier l’essentiel : ce ne sont ni les travaux annoncés, ni les missions proclamées qui importent, mais les réalisations effectivement accomplies.
Donald Mankassa
Collinet Makosso, Missions Impossibles