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La Privatisation de la Survie!

La Privatisation de la Survie!

Nous aimons nous raconter que l’Afrique est un continent de solidarité, de communauté, d’ubuntu. Je ne pense plus que ce récit tienne encore la route.


Les routes sont impraticables. Solution : acheter un quatre-quatre. L’électricité est instable. Solution : acheter un groupe électrogène. L’eau potable ne coule plus. Solution : forer un puits. L’insécurité augmente. Solution : s’installer dans une résidence sécurisée avec un gardien privé. Le système scolaire s’est effondré. Solution : inscrire son enfant dans une école privée hors de prix. L’hôpital public est délabré. Solution : trouver une clinique privée.


Et la vie continue ainsi. Individuellement, silencieusement, dans l’indifférence avec la satisfaction de quelqu’un qui croit avoir résolu un problème qui n’a pas été résolu du tout. On ne peut pas appeler cela de la résilience. C’est la forme la plus sophistiquée d’abandon civique qui soit. Parce que chaque fois qu’une personne disposant de ressources trouve une solution privée à une défaillance publique, elle se retire de la coalition qui pourrait exiger des comptes. Elle cesse d’être un citoyen avec une revendication pour devenir un consommateur avec un palliatif. Et le système qui l’a failli continue de faillir à tous ceux qui n’ont pas les moyens du palliatif, sans être dérangé, sans être contesté, entretenu par ceux-là mêmes qui devraient être les plus en colère contre lui.


J’ai grandi à Lomé dans les années 1990 et au début des années 2000, dans un quartier où les enfants étaient libres. Libres d’une façon que les enfants de cette même ville ne peuvent plus connaître aujourd’hui. Nous circulions d’une maison à l’autre comme si toute la rue nous appartenait. N’importe quel adulte pouvait nous réprimander. Quand un enfant du quartier passait un examen, toute la communauté priait pour lui et célébrait sa réussite. À Noël, chaque maison partageait. À la Tabaski, les familles musulmanes distribuaient à tout le monde. Nous ne remarquions même pas l’absence de nos parents parce que la communauté était toujours présente.


Ce monde a disparu. Et il n’a pas disparu parce que nous sommes devenus culturellement moins solidaires. Il a disparu parce que l’insécurité, l’effondrement des infrastructures et la précarité économique ont poussé ceux qui en ont les moyens derrière des murs, des grilles et des gardiens privés, abandonnant tous les autres à se débrouiller seuls. L’individualisation de la survie a atomisé des communautés qui étaient autrefois solidaires, remplaçant la vie collective par des solutions privées parallèles qui protègent quelques-uns tout en abandonnant les conditions qui rendaient la vie collective possible pour tous.


Nous ne sommes pas plus individualistes que les sociétés occidentales par culture. Nous le sommes devenus parce que nous avons construit, ou laissé construire, des systèmes si défaillants que la solidarité est devenue un luxe que seuls les désespérés peuvent encore se permettre. Et l’ironie cruelle est que les solutions individuelles dissolvent l’urgence collective.


Tant que nous ne comprendrons pas que soustraire individuellement notre famille aux défaillances communes n’est pas une solution mais un sursis, nous continuerons à sombrer. Il n’existe pas de résidence sécurisée assez grande pour contenir les conséquences d’une communauté qui a cessé d’exiger que ses systèmes publics fonctionnent comme ils doivent.


L’insécurité finira par franchir les grilles électriques. Les inondations atteindront le puits foré. L’hôpital privé manquera de sang. Et l’école privée produira des diplômés sans emploi parce que personne n’a songé à construire un économie qui crée de l’emploi. Et lorsque tout cela s’effondrera, il n’y aura plus ni quartier, ni communauté vers lesquels se tourner. Nous les aurons démantelés par notre individualisme chacun de son côté.


À moins de choisir de vivre en autarcie totale, de trouver une île déserte et de tout assumer seul avec sa famille, de produire sa propre nourriture, de soigner ses propres malades, de protéger ses propres enfants sans jamais dépendre de personne, la privatisation de la survie est une illusion. Et encore, même sur cette île, on finirait par avoir besoin de quelqu’un.


Choisir de vivre en société, c’est accepter une vérité et incontournable : on ne peut pas se mettre durablement à l’abri du dysfonctionnement collectif en le contournant individuellement. Tôt ou tard, ce dysfonctionnement vous rattrapera. Le désespoir social qui s’accumule dans les quartiers populaires finira par déborder dans les rues que vous empruntez.


Ce n’est pas du pessimisme. C’est juste de la logique. Personne ne privatise suffisamment sa survie pour s’extraire complètement d’une société en décomposition. Ce n’est pas une question de si. C’est uniquement une question de quand et de comment cela vous rattrapera. Et plus nous tardons à comprendre cela, plus la facture sera lourde pour tout le monde, y compris pour ceux qui croyaient s’en être protégée.


Farida Bemba Nabourema


Citoyenne Africaine Désabusée!


nabourema.info/blog


Farida Bemba Nabourema | Photo: F.B.N / FB



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