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Alors que Washington présente l’accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, Thomas L. Friedman soutient que les États-Unis pourraient avoir neutralisé une partie du programme nucléaire iranien tout en renforçant durablement le principal levier stratégique de la République islamique : le détroit d’Ormuz.
Les guerres ne produisent pas toujours les résultats attendus. Il arrive même qu’elles révèlent à l’adversaire des formes de puissance dont il n’avait pas pleinement mesuré la portée. C’est précisément la thèse développée par le chroniqueur du New York Times Thomas L. Friedman dans une analyse particulièrement sévère de la stratégie américaine face à l’Iran.
Pour Friedman, la question n’est plus vraiment de savoir si les frappes américaines et israéliennes ont affaibli le programme nucléaire iranien. Elles l’ont fait, au moins partiellement. La véritable interrogation est ailleurs : qu’a appris l’Iran de cette confrontation ? Et surtout, quel nouvel équilibre stratégique en ressort ?
L’éditorialiste estime que Donald Trump pourrait obtenir un accord limitant les capacités nucléaires iraniennes, notamment par l’abandon ou le transfert de l’uranium enrichi à un niveau proche de l’usage militaire. Un tel résultat éloignerait effectivement la menace immédiate d’une bombe atomique iranienne.
Mais Friedman refuse de considérer cette éventualité comme une victoire complète. Car, selon lui, le prix politique et géostratégique pourrait être considérable.
Il rappelle qu’un accord de ce type impliquerait probablement un allégement progressif des sanctions économiques et des restrictions imposées aux exportations pétrolières iraniennes. Autrement dit, une nouvelle manne financière pour un régime qu’il décrit comme profondément répressif.
Plus encore, il considère que Washington risque de reproduire, sous une autre forme, l’esprit de l’accord nucléaire conclu sous Barack Obama en 2015 puis dénoncé par Donald Trump en 2018.
Le paradoxe est saisissant : après avoir présenté pendant des années cet accord comme une catastrophe, l’administration Trump pourrait finalement revenir à une formule comparable, tout en ayant engagé entre-temps une guerre coûteuse et déstabilisatrice.
L’arme absolue n’est peut-être plus nucléaire
Mais l’argument le plus original de Friedman concerne le détroit d’Ormuz.
Depuis des décennies, les débats stratégiques autour de l’Iran tournent essentiellement autour du nucléaire. La bombe atomique est devenue le symbole de la menace iranienne. Pourtant, selon le chroniqueur américain, la guerre récente a mis en lumière une réalité différente.
L’Iran a démontré qu’il possédait peut-être une capacité de nuisance plus immédiatement efficace que l’arme nucléaire elle-même.
Friedman résume cette idée dans une formule appelée à marquer les esprits. Selon lui, Téhéran a découvert qu’il disposait désormais d’une véritable « arme de perturbation massive ».
La fermeture du détroit d’Ormuz a constitué le tournant stratégique du conflit. En bloquant temporairement cette voie maritime par laquelle transite près d’un cinquième du pétrole mondial transporté par mer, l’Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques internationaux.
Le message envoyé au monde est simple : même affaibli militairement, même sous sanctions, même confronté à la supériorité technologique américaine et israélienne, le régime iranien conserve la capacité de perturber le cœur du système énergétique mondial.
C’est là que Friedman porte son attaque la plus sévère contre Donald Trump et son équipe.
Selon lui, la Maison-Blanche aurait sous-estimé la transformation des conflits contemporains. À l’image de l’Ukraine face à la Russie, l’Iran a montré que des moyens relativement peu coûteux – drones, missiles de croisière, embarcations rapides – pouvaient produire des effets stratégiques disproportionnés.
Friedman imagine même ce qu’aurait pu répondre Volodymyr Zelensky si Trump lui avait demandé comment l’Ukraine avait réussi à résister à une puissance militaire largement supérieure. La réponse aurait tenu en quelques mots : les drones ont changé les règles du jeu.
Dans cette lecture, l’Iran n’a pas besoin d’égaler les États-Unis sur le plan militaire conventionnel. Il lui suffit d’être capable de perturber suffisamment longtemps les flux énergétiques mondiaux pour imposer un coût économique colossal à ses adversaires.
Une victoire tactique américaine, un gain stratégique iranien ?
L’autre conséquence majeure soulignée par Friedman concerne les monarchies du Golfe.
Les frappes contre certaines infrastructures énergétiques de la région ont rappelé aux producteurs arabes que leur prospérité demeure vulnérable. Même lorsque les systèmes de défense fonctionnent, même lorsque les installations sont protégées, le simple risque de perturbation suffit à provoquer des pertes économiques considérables et à faire grimper les prix de l’énergie.
Dans ce contexte, les alliés arabes de Washington ont davantage intérêt à la stabilité qu’à une nouvelle escalade militaire.
L’Iran le sait.
Et c’est précisément ce qui renforce sa position de négociation.
Friedman va même plus loin. Selon lui, l’un des grands perdants de cette séquence pourrait être la crédibilité américaine elle-même. Les alliés des États-Unis observent une administration capable d’alterner menaces de « reddition sans conditions », frappes militaires massives puis retour à une logique de compromis diplomatique.
Cette imprévisibilité nourrit l’incertitude régionale.
Pour autant, l’éditorialiste ne minimise pas les succès militaires obtenus contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Il reconnaît que l’affaiblissement du programme atomique constitue un objectif légitime et potentiellement bénéfique pour la stabilité régionale.
Mais il estime que la question fondamentale demeure sans réponse : les États-Unis ont-ils réellement modifié le rapport de force stratégique au Moyen-Orient ?
Ou bien ont-ils simplement déplacé le centre de gravité de la puissance iranienne ?
Car si le nucléaire reste un sujet central, la guerre a révélé autre chose : la capacité de Téhéran à exercer une pression mondiale à travers l’énergie.
C’est sans doute la leçon la plus importante de cette crise. Pendant des années, le monde a regardé les centrifugeuses iraniennes. Aujourd’hui, il regarde Ormuz.
Et c’est peut-être là que réside le véritable paradoxe de cette guerre : en cherchant à neutraliser la menace nucléaire iranienne, Washington et ses alliés ont peut-être contribué à démontrer au monde entier que la ressource stratégique la plus redoutable de Téhéran n’était pas enfouie dans ses installations nucléaires, mais flottait déjà à la surface du Golfe.
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Article publié le dimanche 31 mai 2026
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