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Slovaquie : un an après le meurtre de Ján Kuciak, la crainte d’une ingérence politique plane sur l’enquête | RSF
Malgré des progrès indéniables dans l’enquête sur le meurtre il y a un an du journaliste d’investigation slovaque Ján Kuciak et de sa compagne Martina Kušnírová, plusieurs signaux font craindre une ingérence politique dans l’enquête. Reporters sans frontières (RSF) demande aux autorités slovaques de veiller à ce que celle-ci puisse se poursuivre en totale indépendance. Le 21 février 2018, le jeune journaliste d’investigation Ján Kuciak et sa fiancée Martina Kušnírová étaient brutalement assassinés dans leur maison près de Bratislava. Le journaliste de 27 ans avait enquêté sur la corruption, la fraude fiscale et les liens entre des hommes politiques locaux de haut niveau et la mafia italienne.

  

Un an après ce meurtre, l’enquête a progressé : en septembre 2018, la police a mis en examen quatre personnes dont une femme, Alena Zs. entre temps soupçonnée d’être liée à la préparation d’autres meurtres. Alena Zs. avait travaillé pour Marian Kočner, un homme d'affaires slovaque qui avait fait surveiller Ján Kuciak, estimant que le journaliste s'intéressait d’un peu trop près à ses affaires. Le businessman sous le coup de plusieurs procédures judiciaires est désormais incarcéré. Malgré ces avancées, les avocats des victimes craignent pour l’indépendance de l’enquête, au regard des interventions politiques récentes dans le dossier.

 

Intrusions dans l’enquête

 Le 5 février dernier, la ministre de l’Intérieur, le procureur général et le président de la police ont décidé de retirer aux enquêteurs une partie du dossier pour la confier à “la police des polices”, placée directement sous le contrôle de la ministre. Cette partie de l’enquête concerne Daniel Lipšic, avocat de la famille du journaliste, ancien ministre de la Justice d'un gouvernement de l’opposition mais surtout ennemi juré du businessman Marian Kočner et lui-même visé par un projet d’assassinat.

 

Marian Kočner est aujourd’hui fortement soupçonné d’être le commanditaire final du meurtre ou au moins l’un d’entre eux. En détention provisoire, le businessman dispose cependant d’un vaste réseau dans l’appareil d’Etat slovaque qu’il est en mesure de mobiliser en sa faveur. Alena Zs., en plus d’être une proche de Marian Kočner, est aussi bien introduite auprès d’hommes politiques slovaques. Le quotidien Denník N a révélé au mois de janvier que l’accusée avait communiqué avec l'adjoint au procureur général René Vanek et avec le vice-président du Parlement Martin Glváč avant le meurtre et qu’elle était restée en contact avec René Vanek jusqu’à trois jours avant son arrestation.

  

Dans la foulée de ces révélations, l'adjoint au procureur général a dû démissionner. Mais Martin Glváč, député de la majorité - qui a fini par admettre des échanges de sms et de selfies avec l’accusée - a nié l’éventualité de quelconques pressions.

 

Interrogé par RSF, Roman Kvasnica l’avocat de la famille de Martina Kušnírová, avoue craindre que des pièces compromettantes pour certains proches du dossier puissent être utilisées contre eux afin d’entraver le bon déroulé de l’enquête.

 

Les révélations selon lesquelles Ján Kuciak aurait été abattu par un ancien gendarme après avoir été espionné par d’anciens agents des services secrets, eux-mêmes épaulés par les renseignements de la police, inquiètent l’avocat qui craint “que des personnes aient agi ou agissent encore pour le compte de la République slovaque et aient contribué à créer cet environnement qui a engendré la mort de deux jeunes innocents”. L’avocat se dit néanmoins certain que l’enquête sera menée à son terme grâce à l’intégrité du chef des enquêteurs que personne n’osera entraver dans son travail si l’enquête continue de bénéficier d’un rayonnement national et international.

 

 “Un an après le meurtre, les hommes politiques devraient oeuvrer à mieux protéger les journalistes et à veiller à ce que la police et la justice travaillent en toute indépendance, déclare Pauline Adès-Mével, responsable de la zone Union européenne et Balkans de RSF. Or c’est le contraire qui se produit : certains responsables politiques semblent avant tout se soucier d’assurer leurs intérêts et leur propre protection.”

  

Le parti majoritaire Smer vient en effet de proposer un projet de loi très controversé qui obligerait désormais les médias à publier un droit de réponse des hommes politiques qui estiment leur “honneur lésé” ou leur “vie privée violée” par des publications. Faute de quoi les médias seraient soumis à de lourdes amendes. Un  tour de vis qui interroge en terme de calendrier quand on sait que les médias ont contribué à faire avancer l’enquête par leurs révélations sur des responsables politiques.

  

Si le texte est voté, “on ira vers plus de répression” explique Beata Balogová de SME tandis que Peter Bárdy d’Aktuality.sk (site d’actualités de Ján Kuciak) y voit une tentative de “museler et de sanctionner des médias indépendants”. “Les politiques attaquent les journalistes, ils fuient les réponses, conclut pour sa part Matúš Kostolný de Denník N.

 

La Slovaquie a accusé un net recul dans le dernier Classement de la liberté de la presse de RSF et occupe désormais la 27e place sur 180 pays. 


Article publié le lundi 18 février 2019
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