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Togo : le sergent-chef était l’assassin
Togo : le sergent-chef était l’assassin – 11 janvier 2018 Les dessous de la Françafrique

Patrick Pesnot

Monsieur X

 

Togo : le sergent-chef était l’assassin

 

Il a été victime du premier coup d’Etat militaire en Afrique noire. Moins de trois ans après avoir obtenu l’indépendance de son pays, le Togo ! Il s’appelait Sylvanus Olympio. Et il a sans doute été tué par son successeur, le président Eyadéma, père de l’actuel chef d’Etat togolais, Faure Gnassingbé. Eyadéma lui-même a d’abord reconnu ce meurtre commis à Lomé au petit matin, le 13 janvier 1963, avant, plus tard, de changer de version.

Mais cet assassinat a-t-il été téléguidé depuis Paris ?

C’est-à-dire depuis le bureau de Jacques Foccart, secrétaire général de l’Elysée, chargé des Affaires africaines et malgaches, et qui supervisait également nos services spéciaux, c’est-à-dire le Sdece ?

 

            Sylvanus Olympio avait une personnalité peu ordinaire. La carrure et l’expérience nécessaires pour faire de sa partie un havre de paix et de prospérité. Une incontestable chance pour ce modeste pays tout en longueur, dix fois plus petit que la France et qui, au début des années 1960, ne comptait qu’un peu plus d’un million d’habitants.

            Comme ailleurs en Afrique, ses frontières dessinées par le colonisateur de façon parfaitement artificielle ne respectaient pas la localisation des ethnies. Les Ewé, par exemple, étaient fixés au Togo mais aussi au Ghana. C’était créer d’emblée un facteur de troubles : cette division ne pouvait qu’engendrer une aspiration légitime à la réunification, aspiration encouragée par le voisin ghanéen, beaucoup plus grand et beaucoup plus peuplé. D’autant que ces deux pays avaient eu une histoire commune.

            À la fin du XIXe siècle, le Togo a d’abord été colonisé par les Allemands. Mais peu de jours après la déclaration de guerre de 1914, Français et Anglais conquièrent le pays et expulsent les allemands. À l’issue de la grande Guerre, la Société des nations place le Togo sous mandats français et britannique. Le Togo français devient une entité à part entière tandis que le Togo britannique est annexé à la Gold Coast, colonie anglaise qui deviendra indépendante sous le nom de Ghana.

            Il existe donc des Togolais francophones et d’autres qui sont anglophones. Ainsi Olympio a fait ses études supérieures en Angleterre. Mais il a préalablement fréquenté une école allemande. Puis il vivra dans un pays francophone, la partie du Togo sous mandat français. Une éducation morcelée qui a néanmoins permis au jeune Sylvanus de devenir un remarquable polyglotte qui parlait six langues.

            Olympio est né au début du siècle dans une grande famille de la région, des négociants mulâtres d’origine brésilienne installés sur la Côte des Esclaves et qui se sont autrefois enrichis grâce la traite des Noirs. Après une brillante scolarité en Angleterre, Sylvanus diplômé d’économie, est nommé directeur d’une filiale d’Unilever installé au Togo.

À l’époque, sur tout le continent, aucun Africain n’occupe un poste aussi prestigieux.

            Respecté, admiré par ses frères togolais et africains, sa renommée va bien au-delà du petit Togo. Au début des années 1940, il crée un cercle culturel, le Comité de l’unité togolaise. C’est en fait l’esquisse d’un parti politique. Déjà, Olympio pense à l’indépendance et encore plus à la réunification du pays. Mais le sujet est encore tabou : la création de ce comité vaut à Olympio d’être interné par le commissaire de France, alors sous les ordres de Vichy. Mais dès que les gaullistes prennent le contrôle de l’A-OF, l’Afrique-Occidentale Française, Olympio recouvre la liberté.

            Aussitôt après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il transforme son association culturelle en parti politique et doit immédiatement affronter l’hostilité du nouveau commissaire de France. Ce haut fonctionnaire suscite même la création d’une autre organisation togolaise beaucoup plus modérée et résolument francophile. Un parti par ailleurs dirigé par le propre beau-frère de Sylvanus Olympio, un ingénieur, Nicolas Grunitzky, qui sera son éternel rival.

            Cultivé, influent et partisan déterminé de l’indépendance de son pays, Sylvanus Olympio entend utiliser toutes les ressources juridiques et diplomatiques pour arriver à ses fins. En effet, à cause de son passé, le Togo n’est pas tout à fait une colonie comme les autres. C’est l’ONU, héritière de la SDN, qui a donné mandat à la France pour exercer un protectorat sur le pays. L’ONU qui envoie régulièrement des missions au Togo. Or un article de la Charte des Nations unies stipule que la puissance tutélaire, en l’occurrence la France, doit encourager l’évolution des peuples, le but final étant de leur permettre de s’administrer eux-mêmes.

            Olympio mène donc une véritable opération de lobbying à l’ONU et aux États-Unis. Une entreprise peu appréciée par la France qui essaie par tous les moyens de contrarier les efforts du dirigeant togolais. D’abord en favorisant politiquement son rival et beau-frère lors des différentes élections. Ensuite, de façon plus machiavélique, les administrateurs coloniaux successifs encouragent les divisions ethniques et sociales à l’intérieur du Togo. S’il existe en effet une élite à laquelle appartient Olympio, qui habite au sud, les zones urbanisées situées le long de la mer, le reste de la population réside à l’intérieur du pays, sur les plateaux et dans la montagne. Une multitude de petites ethnies batailleuses et frondeuses qui continue de vivre chichement selon la coutume. Pour le pouvoir colonial, il est donc tentant de jouer de cette disparité. Il suffit de caresser dans le sens du poil les chefs traditionnels, en les reconnaissant officiellement et en leur confiant des pouvoirs administratifs et politiques.

            Grâce à ces combinaisons et à la fraude électorale, le parti d’Olympio perd les élections au tout début des années 1950. Mais cette défaite électorale ne le décourage pas. L’homme d’affaires entend bien faire entendre la voix des nationalistes togolais lors d’une assemblée générale des Nations unies qui doit se tenir à Paris. Ce que la France ne peut admettre !

            Paris commence par exercer des pressions sur la filiale d’Unilever qui l’emploie. Ses partons lui offrent le choix. Ou il embarque pour une luxueuse croisière aux frais de la maison pendant la session des Nations unies, ou bien il démissionne !

            Contre toute attente, Olympio opte pour cette solution. Cet acte courageux lui vaut une extraordinaire popularité au Togo ! Il a sacrifié une réussite professionnelle incontestable, et unique pour un Africain, à la cause de la liberté de son pays !

            Remis en selle, « Monsieur Sylvanus », comme on l’appelle désormais, symbolise l’aspiration à l’indépendance. La puissance coloniale a beau mettre en avant Nicolas Grunitzky, il est évident que le seul homme politique togolais qui compte est Olympio. Et que, tôt ou tard, il s’emparera du pouvoir.

            Mais c’est aussi un légaliste. S’il désire de toutes ses forces que le Togo se détache de la France, il veut que cette séparation se fasse sans douleur, sans violence.

            En 1958, son parti triomphe aux élections législatives.

Un véritable raz-de-marée, malgré la fraude. Le haut-commissaire de France est contraint de le nommer premier ministre. Cependant, ce n’est pas encore l’indépendance. L’un des premiers gestes de Sylvanus Olympio consiste à prendre l’avion pour Paris. Il veut discuter directement avec le général de Gaulle qui vient de revenir aux affaires.

            En 1958, le haut-commissaire de France s’appelle Gaston Spénale. C’est un adversaire résolu de Syvanus Olympio. Et il a tenté d’écarter le leader togolais en le privant de ses droits civiques sous prétexte d’une infraction à la législation des changes. Toutefois, devant le triomphe électoral du parti d’Olympio, il doit s’incliner et se résout à le nommer Premier ministre. Mais déjà, le haut-commissaire engage le processus visant à écarter Sylvanus Olympio.

            L’un des premiers visiteurs de Gaston Spénale s’appelle Mama Fousséni. C’est le chef d’un parti, l’UCPN, l’Union des chefs et es populations du Nord. S’il se rallie à Olympio, ce dernier pourra constituer un gouvernement d’union nationale et mettre fin aux traditionnelles dissensions entre le sud et le nord du pays, le Nord où se recrutent la plupart des militaires togolais. Or, après avoir rencontré Spénale, Fousséni, qui était d’abord enclin à pactiser avec Olympio, décide de demeurer à l’écart. Une décision, manifestement inspirée par le haut-commissaire, qui pèsera très lourd dans la suite de cette histoire.

            En attendant, Olympio rencontre donc le général de Gaulle. L’ancien chef de la France libre a plutôt de la sympathie pour le dirigeant togolais : il n’a pas oublié que Vichy a fait interner Olympio ! C’est pourquoi l’accueil du Général est aimable. Mais lorsque son visiteur lui demande l’indépendance, de Gaulle ne peut pas lui donner satisfaction. Pas tout de suite en tout cas ! Le président français veut d’abord régler la question algérienne. Accorder tout de suite l’indépendance au Togo le mettrait en difficulté ! Et il faut observer qu’il n’engagera ce processus pour tous les pays africains francophones qu’en 1960. C’est-à-dire à un moment où de Gaulle a déjà proposé l’autodétermination aux Algériens.

            Devant ce refus, Sylvanus Olympio réagit sans manifester d’impatience. Non, il affirme au général qu’il n’est pas pressé. Et ça s’explique très bien : le Togo étant sous la tutelle de l’ONU, son indépendance est inéluctable. Alors, dans un an, dans deux ans, ça ne changera pas grand-chose. D’autant que le Togolais veut que la séparation se passe dans les meilleures conditions. Olympio est un homme d’affaires avisé¹ qui sait que son petit pays aurait besoin d’une aide économique et technique.

 

1.À noter que ce sera le seul chef d’Etat africain issu du secteur privé

Mais une aide qu’il ne compte pas demander exclusivement à la France. Et à Paris, on grincera des dents quand on s’en apercevra ! Car si Olympio désire que son pays demeure dans l’orbite française, il ne veut pas qu’au colonialisme succède un néocolonialisme encore plus pervers. Mais cela lui coûtera très cher.

            En avril 1960, un peu plus de dix-huit mois après la rencontre de Gaulle-Olympio ; l’indépendance intervient. Un an plus tard, « Monsieur Sylvanus » est élu président de la République. Il se trouve alors au summum de sa popularité.

            Vénéré par la plus grande partie de la population qui voit d’abord en lui le père de l’indépendance, il est parfois enclin à s’abandonner aux délices du culte de la personnalité, mais il gouverne en démocrate.

            Il doit pourtant faire face à une opposition animée par Grunitzky, évincé du pouvoir par la victoire électorale d’Olympio. D’autre part, la politique d’austérité qu’il a engagée provoque des mécontentements. Certains jeunes, en particulier, renâclent. Mais le président s’efforce de les intégrer dans son parti. Il est aussi confronté à la mauvaise humeur du dirigeant du pays voisin, le Ghana, dirigé par le bouillant Nkrumah. Ce dernier rêve de panafricanisme et voudrait que le Togo se fonde dans le Ghana, réussissant ainsi la réunification de l’ethnie Ewé. Mais Olympio n’en veut pas. Non pas qu’il soit hostile à un rassemblement politique des pays africains puisqu’il sera à l’origine de la création de l’OUA, l’Organisation de l’unité africaine. Mais, en tant qu’économiste compétent, il veut d’abord s’attacher à faire du Togo un pays en ordre de marche. L’essentiel étant d’arriver à un strict équilibre budgétaire, condition nécessaire d’une réelle indépendance. Bref, Olympio essaie de construire une sorte de Suisse de l’Afrique ! Ce qui lui vaut, là encore, de sérieuses inimitiés.

            Il exige par exemple que la société française qui exploite les phosphates du Togo revoie le contrat dans un sens plus favorable à son pays en versant des redevances plus importantes. Une revendication qui mécontente forcément les actionnaires de cette entreprise. Ce conflit économique se double d’une initiative qui irrite le gouvernement français. Olympio voudrait en effet construire un port à Lomé, la capitale, avec l’aide financière de la France. Paris, arguant du fait qu’un port est en construction dans le pays voisin, le Dahomey, et que cette nouvelle infrastructure togolaise le concurrencerait, refuse la demande de Sylvanus Olympio. Ce dernier prend acte et, à la grande fureur de la France, se tourne vers la première puissance colonisatrice de son pays, l’Allemagne.

            La RFA lui octroie un prêt de plusieurs dizaines de millions de deutsche mark. Enfin, et c’est ce qui va mettre le feu aux poudres, le président togolais fait état de sa volonté de créer sa propre monnaie, car, pense-t-il, un pays indépendant doit aussi jouir d’une souveraineté monétaire.

            Cette intention de sortir de la zone franc provoque une nouvelle tempête à Paris. Pour le gouvernement français, c’est une véritable provocation. D’autant que le président togolais envisage de demander que cette nouvelle monnaie soit garantie par le Bundesbank et non par la Banque de France, qui n’aura donc plus aucun droit de regard sur les comptes extérieurs du pays.

            Ces initiatives donnent lieu à de nombreuses tractations menées dans le plus grand secret. La France essaie de faire revenir Olympio sur sa décision. Mais le dirigeant togolais est inflexible.il veut sa monnaie et, aux yeux des Français, ajoute une ultime provocation : après un appel d’offres pour concevoir et fabriquer les pièces et les coupures de la nouvelle monnaie togolaise, c’est l’Angleterre qui est retenue.

            Les accords qui doivent sceller la rupture entre la Banque de France et son homologue togolaise doivent être signés à Paris le 15 janvier 1963. Or c’est le 13 janvier que Syvanus Olympio est assassiné.

            Il y a là plus qu’une coïncidence !

            Les autorités françaises pouvaient craindre que cette volonté d’émancipation à tout prix ne soit contagieuse et donne des idées à d’autres dirigeants africains. La zone franc et la création de franc CFA nous permettaient de garder un œil sur la gestion de ces pays nouvellement indépendants. C’était aussi la garantie que nos intérêts économiques en Afrique seraient préservés et que la France sauvegarderait son influence politique sur ces nouveaux États.

            Pour autant, l’ordre d’assassiner le président togolais a-t-il été pris à Paris ? Et à quel niveau ?

            Ce genre de décision ne fait jamais l’objet de notes écrites. Et puis il se trouve toujours des gens dévoués qui précèdent en quelque sorte la volonté du prince en croyant bien faire ! il suffit alors de leur adresser discrètement un petit encouragement avant qu’ils ne passent à l’action.

            Ce qui est certains, c’est que des agents de nos services de renseignement n’ont pas été étrangers à ce qui s’est passé à Lomé. Mais il leur fallait mettre en place une machination qui, en aucun cas, ne compromettait les autorités françaises.

 

            Jacques Foccart¹ :

            [Dans cet ouvrage, l’éminence grise du général de Gaulle reconnaît d’abord qu’il était ami avec Nicolas Grunitzky, le beau-frère et rival de Sylvanus Olympio, l’homme qui lui succédera au pouvoir. Une amitié si intime que les deux files de Grunitzky venaient souvent séjourner dans la villa de Foccart, à Luzarches. Il évoque ensuite la personnalité d’Olympio.]

            Nous avions des rapports plutôt froids. Je vous ai raconté comment, au cours du passage du Général à Lomé en 1953, d’abord distant, pour ne pas dire plus, il était devenu presque chaleureux. Mes relations avec Olympio s’étaient alors améliorées, mais elles n’ont jamais été cordiales comme celles que j’entretenais avec Grunitzky. Pour tout dire, je l’ai peu connu. C’était un homme de qualité, mais orgueilleux, pas facile dans les contacts humains. Seul chef d’État venu du secteur privé, il attachait une grande importance à l’économie, aux dépens des problèmes politiques, sociaux et d’unité nationale. Parmi le pays africains, le Togo était l’un des plus divisés. Chef de file des Ewé, Olympio n’avait quasiment laissé aucune place aux gens du Nord dans la vie politique ni dans l’administration.

 

1-Foccart parle, Entretiens avec Philippe Gaillard, Fayard, 1995.

Très sagement, Sylvanus Olympio considérait que le petit Togo, qui entendait vivre en paix avec ses voisins, n’avait pas besoin d’une armée puissante. Il y avait aussi chez lui le désir de ne pas grever le budget de l’État en entretenant une force pléthorique et coûteuse. La petite troupe togolaise n’était donc composée que d’une compagnie de trois cents hommes. Le Togo était même le pays le moins militarisé de tout le continent. Il existait aussi une gendarmerie et ces deux armes étaient commandées par un officier français détaché par Paris.

            Olympio avait confiance dans cet officier qu’il avait nommé chef de cabinet militaire, alors même que cet homme entretenait des rapports étroits avec le Sdece. Quoi qu’il en soit, le président togolais ne semblait guère craindre cette petite armée de professionnels qu’il entendait d’ailleurs transformer en introduisant la conscription.

            Cependant, en 1962, la situation se tend : de nombreux soldats togolais qui combattaient dans nos rangs en Algérie sont soudain démobilisés et reviennent au pays. Presque naturellement, ils demandent à s’engager dans la troupe de leur pays. Mais Sylvanus Olympio n’est pas décidé à accroître les effectifs de son armée. Il leur oppose donc un refus cinglant. D’autant plus cinglant que pour lui ces soldats sont des mercenaires qui ont combattu contre les indépendantistes algériens. Par conséquent, il n’est pas question de créer une deuxième compagnie, ce que réclament ces soldats démobilisés.

            Le président togolais leur conseille alors de se reconvertir dans la vie civile où ils participeront à la construction de leur pays tout neuf. Olympio est même prêt à les aider à suivre une formation professionnelle. Mais la plupart de ces soldats n’envisagent leur salut que dans la vie de caserne.

            Ils suscitent donc un dangereux foyer d’agitation. D’autant plus dangereux que les demi-soldes, comme on les appelle, sont susceptibles d’être manipulés. Furieux contre Sylvanus Olympio, ils sont prêts à se lancer dans n’importe quelle aventure. À commencer par un putsch car ils sont à peu près certains de compter sur la solidarité des soldats de l’armée nationale et de leur chef, cet officier français qui commande l’armée et la gendarmerie et détient les clés de l’arsenal.

            Le président Sylvanus Olympio n’a sans doute pas pris la mesure du danger que représentent ces demi-soldes. Certes, il a demandé à son ministre de l’Intérieur de surveiller ces militaires un peu trop remuants. Mais a-t-il été parfaitement obéi ? En tout cas, le président togolais ne semble pas particulièrement inquiet puisque seuls deux policiers montent nuitamment la garde devant sa villa.

            Un homme a joué un rôle capital dans cette affaire, le sergent-chef Étienne Gnassingbé Eyadéma. Sous-officier de l’armée française, il a été démobilisé en septembre 1962 après avoir combattu en Algérie. Il est aussitôt rentré dans son pays natal. Dès son retour, ce colosse prend contact avec le bureau de la coopération militaire française à Lomé. Il désire en effet que le président togolais le nomme sous-lieutenant. L’officier français qui commande la troupe a beau le soutenir, Eyadéma essuie un refus. À partir de ce moment, comme les autres demi-soldes, le sergent-chef Eyadéma nourrit une rancune certaine contre le président de la République et il participe aux réunions de tous ceux qui complotent contre Sylvanus Olympio : militaires désœuvrés et opposants politiques exilés au Dahomey ou au Ghana. Mais il doit se défier de la police. Interpellé à plusieurs reprises, on a même confisqué chez lui des armes de guerre. Toutefois il a été laissé en liberté. Ce qui montre bien que si Olympio était un autocrate, ce n’était pas un tyran.

            Le 12 janvier 1963, Sylvanus Olympio inflige un nouveau camouflet à notre ambassadeur en refusant d’inaugurer le Centre Culturel français ! Le soir, il regagne sa villa, travaille à son bureau et se couche. Il est alors minuit. Tout est calme. Mais soudain, la femme du président, Dina, entend des bruits devant l’entrée de la villa.

            Cela ressemble à une altercation. Sans doute entre les deux policiers de garde et des intrus. Tout de suite après, des coups de feu claquent dans la nuit. Olympio se réveille, allume la lumière de sa chambre. Aussitôt, des balles sont tirées à travers les fenêtres. Olympio éteint, ordonne à son épouse de se cacher et décide de sortir de la villa par derrière. Sa villa jouxte en effet l’ambassade américaine et il compte provisoirement s’y réfugier. Il escalade sans peine le mur qui sépare les deux propriétés. Et tandis qu’il prend pied dans le parc, des soldats envahissent sa propre villa, finissent par trouver son épouse et la bousculent. Ils veulent savoir où est le président ! Et comme ils n’obtiennent pas de réponse, ils commencent à saccager la demeure.

            À cette heure-là de la nuit, l’ambassade américaine est bien évidemment fermée. Sylvanus Olympio a beau tambouriner à la porte, personne ne lui ouvre. En désespoir de cause, il se cache dans une voiture en stationnement à l’intérieur du parc.

            Dans la villa présidentielle, l’homme qui semble commander les mutins, Eyadéma, téléphone à l’ambassade de France. Et il dit : « Nous ne l’avons pas trouvé ! » Exactement comme s’il rendait compte. La suite n’est pas moins troublante : l’ambassadeur américain reçoit un coup de fil à son domicile. Son homologue français lui annonce qu’un putsch est en cours et que le président Olympio a peut-être trouvé refuge à l’intérieur de la représentation diplomatique américaine.

            Aussitôt le diplomate américain se rend à son ambassade devant laquelle stationnent des soldats mutins. Il parlemente, entre, et trouve le président Olympio dissimulé dans l’auto où il trouvé refuge.

            Impossible de le faire entrer dans le bâtiment, le diplomate n’a pas pris les clés. Alors, il ressort pour aller chercher celles-ci.

            Revenu chez lui, avant de repartir, il a le réflexe de téléphoner à son homologue français afin de lui dire qu’il vient effectivement de retrouver Sylvanus Olympio, dissimulé dans une auto. Peu de temps après, les mutins, commandés par Eyadéma, pénètrent dans l’ambassade américaine et extraient Olympio de sa cachette.

            L’ambassadeur de France a-t-il indiqué aux putschistes que le Président se trouvait réellement dans l’ambassade ? Le simple rapprochement des faits est pour le moins intrigant.

            Olympio, tout d’abord, ne veut pas quitter l’enceinte de l’ambassade américaine. Mais finalement, il accepte de sortir. Et soudain, devant le bâtiment, mais à l’extérieur, trois coups de feu claquent. Le président s’écroule, mortellement touché.

            Qui a tiré ? Vraisemblablement Etienne Eyadéma. Il s’en est vanté tout de suite après. La suite est sans surprise. La petite armée togolaise se rallie très vite aux putschistes. Nicolas Grunitzky est appelé au pouvoir. Mais quatre ans plus tard, Eyadéma le chasse et s’installe à sa place. Et il y restera jusqu’à sa mort, en 2005.

            Le rêve de Sylvanus Olympio qui voulait bâtir une Suisse africaine ne s’est jamais réalisé. Sous le règne despotique d’Eyadéma, le pays a connu un surendettement colossal malgré l’aide extérieure fournie par la France. Mais l’armée, qui ne rassemblait sous Olympio que trois cents hommes, en compte aujourd’hui quatorze mille.

 

            Jeune Afrique¹ :

            L’hebdomadaire français Paris-Match du 26 janvier 1963 rapportera de ce tragique et absurde événement la version de l’adjudant-chef Étienne Eyadéma ; il admettra avoir tiré sur Olympio, qu’il entendait seulement faire prisonnier, parce que celui-ci « ne voulait pas avancer ». Mais dix ans plus tard, parlant au journaliste Claude Feuillet, Eyadéma reviendra sur sa première déclaration, expliquant qu’Olympio, qui essayait de fuir, avait été victime du tir d’un membre du groupe, par accident.

 

Quand au général de Gaulle, il n’a jamais douté que l’ancien sergent-chef avait tué Olympio.

 

            Jacques Foccart² :

            [Il rapporte une de ses conversations avec le Général, après que le chef de l’État eut reçu Eyadéma à l’Élysée.]

            Dès le début de la conversation, m’a-t-il relaté, il lui a dit, en substance : « Vous avez tué Sylvanus Olympio ; vous avez eu tord. Plus tard, vous avez pris la place de Grunitzky, qui ne dirigeait pas vraiment votre pays ; il fallait sans doute le faire. » Puis il lui a donné des conseils de plusieurs ordres et très précis. Il lui a dit qu’il devait exercer le pouvoir sans s’encombrer de considérations politiciennes, faire appel à des jeunes disposant d’une certaine expérience plutôt qu’à des anciens déconsidérés, se débarrasser des prétendus socialistes, en réalité crypto-communistes, qu’il avait pris dans son gouvernement. « Vous êtes arrivé au pouvoir d’une façon brutale, a-t-il ajouté. Il vous appartient de vous faire accepter et de vous faire respecter. Pour cela, vous devez être modeste et ferme. »

 

 

 

1.22 janvier 1990.

2.op. cit.


Article publié le mercredi 17 janvier 2018
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