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Faut-il déboulonner les statues des colons en Afrique ? - Ekilafrica





 



Depuis la mort de George Floyd, un afro-américain tué lors de son arrestation à Minneapolis aux Etats-Unis, les statues des esclavagistes et des colonisateurs sont déboulonnées ou vandalisées aux Etats-Unis, en Europe et en Afrique.

Sur le continent, le débat sur ce qu'il faut faire des statues, rues et bâtiments baptisées des noms des colonisateurs se pose également à la lumière de l'actualité mondiale.Le professeur de philosophie et écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop estime que le débat sur le déboulonnement des statues et les noms des rues est "désolant"."Dans un pays normal soixante ans après les indépendances, nous ne devrions plus parler de cela. C'est quelque chose qui aurait dû être fait il y a longtemps", déclare-t-il.Boubacar Boris Diop convoque la mémoire d'Iba Der Thiam, alors ministre de l'éducation du Sénégal qui avait essayé de faire ce travail dans les années soixante, juste après les indépendances mais s'était heurté à de nombreuses résistances."L'histoire est une affaire de longue haleine, ces histoires ne se résolvent pas du jour au lendemain. Ma conviction est que la statue de Faidherbe va disparaître", affirme-t-il.Au Sénégal, où la ville de Saint Louis conserve une rue, un lycée et même une statue dédiée à Louis Faidherbe, Gouverneur général français, à deux reprises, entre 1854 et 1865.Son souvenir, lié à la mémoire coloniale du pays fait polémique. Il est accusé d'avoir commis des exactions sur les populations sénégalaises."Il y a un processus qui est en marche et quelque chose est amorcé qui conduira vers sa disparition. Les rues seront renommées car c'est complètement absurde et ça ne peut pas continuer comme ça", selon le philosophe.En France, Emmanuel Macron a accusé une fin de non-recevoir aux demandes de déboulonner les statues de personnages historiques au passé raciste ou colonialiste : “la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. La République ne déboulonnera aucune de ses statues”.En Afrique, aussi certaines voix s'élèvent pour défendre les traces du passé colonial au nom de la préservation de l'histoire, craignant que les déboulonnements ou débaptisations ouvrent la voie à de "dangereux précédents"."Installons une statue de Himler ou de Goebbels à Tel Aviv ! Ces gens n'ont même pas droit à des statues dans leurs propres pays ! Pour citer Cheikh Anta Diop, le mal que nous a fait l'occupant est beaucoup plus profond que nous ne le croyons", répond Boubacar Boris Diop.Même son de cloche pour l'historien congolais Théophile Obenga."Demandez aux parlementaires français de voter une loi pour ériger à la place de la Concorde un monument dédié à Jules César, lui qui a dominé et détruit la Gaule ou rentrer Hitler au Panthéon qui a occupé la France, célébrez votre histoire d'occupation puisque la domination et la colonisation sont bonnes !", ironise M. Obenga."Nous si on dit que l'on ne veut plus de Faidherbe ou de Colbert, ça devient un crime. C'est deux poids, deux mesures à chaque fois. Ils n'ont qu'à faire ça chez eux mais à Saint Louis au Sénégal, il faut enlever les traces de Faidherbe et partout ailleurs parce que c'est comme l'esclave qui adore le maître", déclare l'historien.A Brazzaville, un mausolée a été érigé à la mémoire de Savorgnan de Brazza, l'explorateur qui a colonisé le Congo pour le compte de la France et dont la capitale congolaise porte encore le nom. Ses restes mortuaires avaient alors été transférés de l'Algérie au Congo en grande pompe en 2006.Le syndicaliste panafricain Mwazulu Diyabanza qui s'est illustré récemment en allant récupérer un poteau funéraire africain exposé au Musée du quai Branly pour le ramener en Afrique se prononce dans le même sens."Nous étions déjà dans ce combat lorsque nous parlions de la décolonisation mentale de l'Afrique, et même de décolonisation éducative et culturelle parce que les programmes scolaires africains imposés par l'Unesco et la France sont aliénants et lobotomisants", affirme-t-il. "La mort de ce frère aux Etats-unis a permis que des personnes qui hésitaient encore rejoignent cette dynamique mais nous restons prudents afin que ce combat ne soit pas perverti ou faussé. Car le vrai combat n'est pas un combat du racisme comme on le présente mais un combat du déboulonnement d'un système de domination et d'exploitation entretenu par une oligarchie financière internationale partie de l'Europe", explique l'activiste."Au Congo, on s'en souvient le président Mobutu avait engagé cette politique de déboulonnement des statues mais aussi de déboulonnement nominal, c'est-à-dire des prénoms qui nous ont été donnés et qui n'ont rien à voir avec la culture et l'identité vraie de l'Afrique. Car il faut réhabiliter l'homme africain et la femme africaine dans sa dignité vraie et dans son identité réelle", dit Mwazulu Diyabanza.Au Congo sous l'ère Mobutu, le Maréchal président avait mené une politique dite d'authenticité ou "zairanisation" à la fin des années 60 et au long des années 1970.Les monuments coloniaux ont été retirés, des villes rebaptisées comme la capitale qui devient Kinshasa et perd le nom de Leopoldville, du nom du roi des belges Leopold II, dont la colonie du Congo fut la propriété privée de 1885 à 1908.Le Congo prend le nom de 'République du Zaïre', une déformation héritée des Portugais, les premiers explorateurs occidentaux de cette partie de l'Afrique, du mot Nzadi, fleuve en langue locale. Le maréchal Joseph-Désiré Mobutu se rebaptise également Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, ce qui signifie dire 'Mobutu le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter', et oblige tous les congolais à abandonner les prénoms chrétiens pour adopter des noms africains. Les biens appartenant à des occidentaux sont également nationalisés.Une politique volontariste d'abandon des références occidentales qui n'a pas trouvé de suite avec les autres dirigeants congolais.Le débat est rouvert dans toutes les capitales africaines, les intellectuels et la société civile discutent du déboulonnement et de la débaptisation des vestiges du colonialisme mais aucun chef d'Etat ne s'est pour le moment prononcé.



vendredi 10 juillet 2020








Article publié le vendredi 10 juillet 2020
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